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La foi prise au mot, L’orgueil

Émission de KTO, « La foi prise au mot », par Régis BURNET, du 24 mars 2013, « le doute ? », transcrite par Taos Aït Si Slimane.

Vous pouvez me communiquer vos corrections, observations et suggestions à l’adresse suivante : tinhinane[arobase]gmail[point]com

Edito sur le site de l’émission : Dernière émission de la série de Carême consacrée aux sept péchés capitaux, ce numéro de « La foi prise au mot » nous entraîne à comprendre ce qu’est le péché capital d’orgueil. Certains moralistes en ont fait le pire de tous les péchés, celui d’Adam, celui qui entraîne tous les autres. D’ailleurs, les théologiens nous disent que Satan, qui était le plus beau de tous les anges, s’étant révolté par orgueil contre Dieu, a entraîné dans sa chute les démons. Comment donc comprendre ce péché ? Comment le situer par rapport à la fierté, la gloire, la superbe, la vanité ou tout simplement à l’ambition ? L’orgueil ne peut-il pas être une source d’énergie ? Pour en parler, le père Potez, curé de la paroisse Notre-Dame du Travail, à Paris, et le frère David Macaire, dominicain, répondront aux questions de Régis Burnet. Une émission à voir comme antidote à l’orgueil de nos sociétés occidentales, souvent prométhéennes.

Régis BURNET : Bonjour !

Merci de nous retrouver pour La foi prise au mot, votre rendez-vous de formation chrétienne.

Nous voilà bientôt à Pâques à la fin du Carême, à la fin de notre série sur les péchés capitaux. Le dernier de la liste, vous le connaissez, c’est l’orgueil. Certains moralistes en ont fait le pire de tous les péchés, celui d’Adam, celui qui entraîne tous les autres.

Qu’en est-il ? Pour répondre à cette question, deux invités : le père David MACAIRE, bonjour !

David Macaire : Bonjour !

Régis BURNET : Vous êtes dominicain, recteur du sanctuaire de la Sainte-Baume, sanctuaire de Marie-Madeleine, et également prieur des dominicains de la Sainte-Baume, c’est vous le chef

David MACAIRE : Après elle, après elle

Régis BURNET : Père François POTEZ, je suis très heureux de vous retrouver pour la dernière fois, hélas, dans cette série. Vous êtes toujours curé de Notre-Dame du travail à Paris. Vous nous avez accompagnés tout au long de ce Carême…

Père François POTEZ : Pour tous les péchés

Régis BURNET : , ce dont je vous remercie. On arrive à la fin de la série, avec l’orgueil.

Pour commencer, une définition simple, qu’est-ce que c’est que l’orgueil ?

David MACAIRE : Je vais prendre Saint Thomas. Je vais jouer mon dominicain. Il donne plusieurs définitions. On a plusieurs choses à dire sur l’orgueil : prétendre volontairement, de façon désordonnée, c’est-à-dire sans raison, à ce qui nous dépasse, à ce qui est trop grand pour nous. On veut être - le terme latin employé est la superbe, l’orgueil c’est un dérivé qui arrivera beaucoup plus tard dans les siècles - la superbe, prétendre à ce qui me dépasse. C’est beaucoup de choses. Cela sera ma propre vie, est-ce que j’ai la main dessus, mes propres qualités, mais aussi par rapport aux autres, se croire supérieur aux autres. On dit aussi un appétit désordonné de sa propre excellence.

Régis BURNET : C’est beau !

David MACAIRE : …cela pose quelques problèmes, on aura le temps d’en voir. Un appétit : je me trouve pas mal, ce qui est quelquefois fois vrai malheureusement, c’est un péché qui touche parfois des gens qui sont pas mal. Marie Madeleine ne pouvait pas prétendre à l’orgueil, peut-être physiquement. Zachée, non plus. Le publicain dans le temple non plus. Par contre, le pharisien, oui, et c’est vrai qu’il n’est pas mal. Donc, l’orgueil va toucher cette excellence que j’ai. Vous disiez que c’était le dernier, effectivement c’est le dernier, mais c’est aussi le premier, parce que c’est celui qui me touche au moment où j’ai vaincu tous les autres. J’ai bien regardé vos émissions, j’ai réussi à vaincre tous les autres péchés, et me voilà face à un machin, que je n’arrive même pas à voir tout à fait moi-même, à distinguer, et qui sera de l’orgueil.

Père François POTEZ : Moi, il y a une définition dans l’écriture que je trouve admirable : « moi, moi, et rien que moi », voilà l’orgueil. C’est : « Je suis ! » C’est le nom de Dieu : Je suis qui je suis, et l’orgueilleux dit : Je suis !. Il prend la place. Il est la référence. C’est lui qui est la référence, dans quel domaine, dans quelle échelle, ça on le verra, mais c’est moi la référence, les choses tournent autour de moi. Pour moi, l’orgueil, c’est vraiment ça : « Je suis au centre, je juge, je regarde, et je voudrais qu’on m’écoute et qu’on me regarde. »

Régis BURNET : Est-ce que vous faites une différence entre orgueil et, par exemple, vanité, ou entre orgueil et égoïsme ?

Père François POTEZ : L’orgueil est très intellectuel. L’orgueilleux se moque complètement de ce qu’on pense de lui. L’orgueilleux est dans son monde, mais parce que je suis la référence, il faut que les autres le sachent, le voient, du coup, je deviens vaniteux : il faut qu’on m’admire, qu’on m’écoute, qu’on me regarde. Ça, c’est tout le paraître, la façade. L’orgueilleux, il faut déjà être un peu intelligent. Le vaniteux, c’est vraiment donné à tout le monde. La vanité, c’est très facile, c’est un péché beaucoup plus visible, qui cache l’orgueil qui nous touche tous, d’une manière ou d’une autre. Mais, à mon avis, il y a une grosse différence, on passe de ce qui est invisible à ce qui est visible, le paraitre : il faut que les autres admette que c’est moi la référence, donc, je vais faire ce qu’il faut pour, quitte à éliminer les rivaux.

David MACAIRE : Thomas d’Aquin, fait un lien entre les deux choses - j’ai relu ma leçon avant de venir - en disant : l’orgueilleux, c’est celui qui se croit supérieur et le vaniteux, c’est celui qui veut le montrer, de fait il fait un petit lien entre les deux. Au départ, dans les premières listes de péchés capitaux, il n’y en avait pas sept mais huit. Evagre le Pontique, au IVème siècle, et c’est Saint Grégoire qui va en mettre sept, en éliminant l’orgueil, qui ne faisait pas tout à fait partie de la liste, parce que l’orgueil, il l’appelle la reine ou mère de tous les péchés. Il va mettre la vanité, ou la veine gloire – on n’a pas parlé de l’égoïsme, il faudra qu’on y revienne - comme septième péché capital, et il met l’orgueil un cran au-dessus, comme étant le roi ou la reine - la superbe en latin – de tous les autres péchés. Après on va les distinguer et la tradition va remettre l’orgueil et associer les deux, de fait il y a un lien, ce dont on parlait tout à l’heure, mais c’est vrai, cela ne s’exprime pas du tout de la même façon. Je crois que l’orgueilleux ne se rend pas forcément compte qu’il est dans le péché, alors que le vaniteux au bout d’un moment il se rend compte que ça ne va pas. D’ailleurs, les gens quand ils se confessent, ils confessent plutôt la vanité que l’orgueil. L’orgueil est quelque chose de très subtile, de très caché, qui se cache là où on n’y pense absolument pas.

Régis BURNET : Orgueil et égoïsme : est-ce que l’orgueil, c’est de l’égoïsme ?

David MACAIRE : Je crois que la racine profonde de ce péché, du Péché, ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la reine ou le roi des péchés, parce que finalement cela me demande de renoncer à quelque chose qui est moi-même, de fait je crois que c’est surnaturel. Je ne dis pas que l’orgueil est naturel, le péché ne fait pas partie de notre nature, mais à un moment donné, dans l’orgueil, je dois renoncer à un bien, surtout pour une créature spirituelle, les anges, les hommes, de renoncer à ma propre excellence pour entrer dans quelque chose de supérieur, mais il faut quand même renoncer. Ce qui est en cause, c’est moi, il y a donc forcément une dimension d’égoïsme profond dans l’orgueil, parce que, comme vous disiez moi, moi, rien que moi, il y a un instinct de survie, c’est normal que je sois un peu content d’être pas mal, d’avoir réussi telle chose, physiquement, spirituellement ou moralement, - moralement, c’est le pire des orgueil, celui des pharisiens -, j’ai quand même réussi : je jeûne deux fois par semaine, je donne 10% de mon salaire aux pauvres,… C’est moi, quoi ! Je suis content, et cela fait partie de ma nature d’être un peu content de moi. Il faut quand même que je m’aime un petit peu, aimer son prochain comme soi-même, donc il faut que je m’aime. Alors là, il y a quelque chose qui vient se glisser, parce qu’à un moment donné, - c’est pour ça que le mot désordonné qu’emploi Saint Thomas est très intéressant – cela ne se fait pas dans l’ordre. Je dois m’aimer, mais dans quel ordre ? Et l’ordre, c’est après Dieu. Là, nous sommes au cœur même des trois commandements, de ce qu’on appelle l’ordo caritatis, de la charité : Premièrement Dieu, ensuite moi-même, ensuite le prochain. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur. Tu aimeras ton prochain de tout ton cœur comme toi-même L’orgueil vient faire un tout petit déplacement dans cet ordre, où je me mets un petit peu au-dessus de Dieu, quand même, soit au même niveau, mais pas en-dessous. Or, il faut que je sois en-dessous. Il faut que j’aime ma propre excellence dans l’ordre, c’est cela qui est raisonnable, parce que c’est complètement irrationnel de me placer au-dessus de Dieu. Et là, on a l’image de notre monde, l’image du monde actuel, qui place la raison, l’homme, au-dessus de tout, et c’est là qu’on tombe dans quelque chose de totalement irrationnel.

Père François POTEZ : Moi, j’aime beaucoup essayer de comprendre et de décrire - et on ne peut le faire qu’à la fin en parlant d’orgueil - ce que j’appelle la spirale de mort. Il y a vraiment un enchaînement du péché, et pour moi il y a trois étapes très nettes dans cet enchaînement. Premièrement, l’orgueil : je me situe comme référence. J’ai détrôné Dieu, je prends la place de Dieu en quelque sorte. Je me mets à la place de Dieu. J’ai coupé la verticale. J’ai supprimé la verticale. J’ai enlevé le fil à plomb. Du coup, je suis devant mes égaux, mes pairs et là, la vanité prend le dessus, parce qu’il faut que tout le monde reconnaisse que c’est moi la référence. Et la vanité va entraîner immédiatement la jalousie, parce que je vais voir des gens qui risquent d’être des rivaux, qui vont me faire de l’ombre, il faut que je les élimine. On a parlé de la vanité au moment où on avait parlé de l’envie et de la jalousie. Par le fait que je suis la référence, je vais me couper des autres peu à peu, par cette vanité et cette jalousie, et du coup je me retrouve tout seul. Et comme le sens de la vie, c’est la relation, l’amour et le don, je suis fait par l’amour et pour l’amour, je suis fait pour cette relation, et comme je suis coupé de Dieu et coupé des autres, je ne suis plus que sur moi-même. Et comme au fond mon corps, mon cœur, mon âme, je cherche la jouissance, je cherche la jouissance mais déconnectée de l’amour puisque je ne peux plus vivre de l’amour. Et là, je suis dans l’égoïsme et dans l’individualisme forcené, et je me coupe de moi-même parce que je perds le sens de ma vie, tout s’enchaîne dans une espèce de spirale qui aboutit au désespoir, à l’angoisse, parce que ma vie n’a plus de sens. Ça, c’est le gars qui boit pour oublier qu’il a soif, qui cherche la jouissance, et plus je jouis, pas forcément du sexe, on l’avait vu avec la luxure, cela peut être de la politique, du travail, du jeu, de toutes sortes de jouissances, et au fur et à mesure que j’en reçois, j’ai besoin de toujours d’avantage. C’est une espace de spirale, une vrille, un avion qui tombe en vrille, un siphon qui m’entraîne vers la mort et vers l’angoisse.

David MACAIRE : Le ressort est cassé, et du coup je suis livré à mes passions.

Père François POTEZ : Je suis livré à mes passions qui sont tyranniques, et puis cela descends, descends jusqu’au désespoir final d’une vie qui n’a plus de sens. Si j’ai encore de l’argent pour croire que je peux vivre dans la jouissance tant que cela marche, ça marche, mais un jour ou l’autre cela peut s’arrêter et là, il y a le suicide au bout…

David MACAIRE : Saint Augustin a défini le péché comme : je me converti aux créatures et j’ai une aversion de Dieu, et l’orgueil, c’est la pure aversion de Dieu. Je suis fait pour qu’il y ait quelque chose dans mon âme, il faut être motivé pour quelque chose, donc il vaut mieux que je trouve quelque chose, donc c’est moi, c’est les créatures, les choses et me voilà effectivement livré à mes passions.

Régis BURNET : Je vous propose de faire une première pause, avec le texte - dont on dit qu’il est celui qui parle le plus d’orgueil - de la Genèse, Adam et Eve et l’histoire du fruit. Un texte qui ne parle pas d’orgueil justement, donc, on va essayer de savoir pourquoi ce texte parle bien d’orgueil. C’est donc troisième chapitre du livre de la genèse

Or le serpent était la plus astucieuse de toutes les bêtes des champs que le SEIGNEUR DIEU avait faites.
Il dit à la femme : « Vraiment ! Dieu vous a dit : « Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin »…
La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : « Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas afin de ne pas mourir. »
Le serpent dit à la femme : « Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. »
La femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il en mangea.
Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes.
Or ils entendirent la voix du SEIGNEUR Dieu qui se promenait dans le jardin au souffle du jour. L’homme et la femme se cachèrent devant le SEIGNEUR Dieu au milieu des arbres du jardin.
Le SEIGNEUR Dieu appela l’homme et lui dit : « Où es-tu ? »
Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur car j’étais nu, et je me suis caché. »
« Qui t’a révélé, dit-il, que tu étais nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais prescrit de ne pas manger ? »

Régis BURNET : Voilà donc le fameux texte de la Genèse. Est-ce que ce texte parle de l’orgueil ?

David MACAIRE : Complètement ! Pour moi, ce n’est que ça.

Régis BURNET : Il n’y a pas le mot.

David MACAIRE : Il n’y a pas le mot, mais on a la définition de tout à l’heure : prétendre de façon irrationnelle, déraisonnable, désordonnée, à ce qui me dépasse. Elle veut, ils veulent, manger du fruit pour être comme des Dieux. Ça, il n’y a pas photo, c’est ça ! Quand on se regarde un petit peu, on sait qu’on n’est pas Dieu. Du coup, le fruit désirable, derrière il y a le mensonge, de la convoitise, tout ce que vous voulez, et toutes les conséquences, c’est vraiment le fait de dire à Dieu, de le regarder dans les yeux et son commandement, et de lui dire : Non ! Parce que dans l’orgueil, il y a la désobéissance à la clef, un manque d’humilité profonde, d’être son propre maître, de se donner sa propre loi.

Père François POTEZ : Pour moi, c’est ça qui est vraiment au fond des choses. Ou bien je me reçois et j’accepte d’être créé, c’est-à-dire que je ne suis pas le créateur, je suis créée et je me reçois d’un autre, je ne suis pas moi-même par moi-même, je ne suis moi-même que par un autre, et il faut que je fasse confiance, une confiance radicale, une confiance existentielle, à celui par qui je suis ; ou bien il y a cette espèce de révolte que suscite le démon, le serpent le plus rusé, le plus astucieux des bêtes…, qui me dit : Dieu en réalité t’étouffe, il a peur de toi, il a peur que tu sois comme lui, mais ouvre les yeux et regarde, tu es capable toi aussi de décider par toi-même ce qui est ta propre vie, ce qui est bien et ce qui est mal pour toi…. C’est un péché qui est incroyablement actuel.

David MACAIRE : Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je me dis que pour ne pas tomber dans l’orgueil, est-ce que ce n’est pas l’unique péché pour lequel on a absolument besoin de la grâce ? Les autres péchés : la gourmandise, la luxure, l’envie, la colère, on peut prendre quelqu’un les yeux dans les yeux et lui dire : Ne fais pas ça, ce n’est pas rationnel, ce n’est pas intelligent, etc. mais de demander à quelqu’un, devant Dieu, de renoncer à son être, d’être anéanti, vous savez qu’à un moment Jésus dit à Catherine de Sienne : « Je suis celui qui est et toi, tu es celle qui n’est pas », il faut l’entendre quand on est un être spirituel…

Régis BURNET : Ce n’est pas très sympathique...

David MACAIRE : Cela fait peur, renoncer à son être face à Dieu, renoncer à son intelligence face à la foi, on ne renonce pas au contraire - il n’y a pas d’ambiguïté pour un dominicain - mais enfin, il faut à un moment donné une humiliation de l’intelligence pour avoir la foi.

Père François POTEZ : Ce que vous dites, j’apprécie… Vous dîtes, il faut la grâce. Effectivement, il faut la grâce. Mais qu’est-ce que la grâce, c’est Dieu qui donne son amour. Et, on l’a vu à plusieurs reprises dans nos émissions, chaque fois c’est pareil, mais là, c’est le moment où jamais, si je ne me mets pas en présence de Dieu, pour découvrir qu’il m’aime, pour découvrir qu’il me crée par amour, alors effectivement, je peux écouter le démon qui me dit : mais révolte-toi ! Tu es, toi, vivant, prends ton indépendance ! Si je manque ce regard de Dieu, qui me regarde comme quelqu’un qui m’aime,… Je commence tous les week-ends de préparation au mariage, par là : le seul fait que j’existe prouve que Dieu m’aime ; encore faut-il que je me mette devant Dieu, que j’accepte cette relation et que je me laisse aimer. Alors, je suis sauvé parce que je suis attiré par cet amour, et je vais découvrir que ma vie n’a de sens que dans cette relation d’amour. Mais, si par un moyen ou un autre, le démon me détourne le regard, ce qu’il faut avec Eve qui regarde le fruit, et tac, il est beau à voir et désirable à manger, je suis embarqué dans…

David MACAIRE : A mon avis, la phrase clef dans ce que vous dites, lorsque Jésus dit : « je ne vous appelle plus serviteurs mais amis », parce qu’être serviteur, ça serait très bien. Je crois que le démon aurait bien aimé rester serviteur. Je crois que nous aussi, être serviteur : « notre père qui êtes aux cieux, restez-y et nous on fait nos trucs. On sait que tu es là, on te donne de petits cochons, de petites vaches de temps en temps, dans un temple, et puis c’est bon. » Alors que Dieu, ce n’est pas ce qu’il veut. Il nous propose d’entrer dans une amitié. Or, l’amitié quand je suis ami de quelqu’un - quand vous parlez de mariage, je suis vraiment d’accord – je me sacrifie, je ne sacrifie pas quelque chose, mais c’est moi qui me donne. J’offre tout ce que je suis, donc, je dois renoncer à une partie de moi-même pour entrer dans l’amour, pour entrer dans quelque chose de plus. Est-ce qu’un père qui a des châteaux, de grosses voitures, toi qui a juste un appartement et une belle voiture, vient habiter chez moi, tu auras tous mes châteaux, toutes mes voitures, et l’autre qui lui dit : moi, je reste dans mon appartement, c’est mon appartement, ma voiture, c’est ma voiture. Mais, chez moi tu auras tout, c’est comme le père du fils prodigue.

Père François POTEZ : C’est exactement ça : tout ce qui est à moi est à toi, pouvais-je imaginer que tu n’osais pas me demander un chevreau pour festoyer avec tes amis, je te l’aurais donné immédiatement, il est à toi ?!

David MACAIRE : On – les théologiens - pense que c’est le péché, vous en avez peut-être parlé dans les autres émissions, du démon. Vous en avez peut-être parlé quand il a été question de la jalousie, de l’envie. C’est le péché du démon que de dire : Mais, non, je t’aime puisque tu m’accueilles comme créature, je te regarde, je contemple ta splendeur, c’est mon rôle. Mais quand Dieu lui propose de renoncer un peu à sa propre lumière pour entrer dans la sienne, non, il ne peut pas.

Régis BURNET : Dans ce texte, il y a la question de la nature du fruit, on a souvent traduit cela comme le fruit de la connaissance, c’est dit, la connaissance du bien et du mal, mais plus généralement de la connaissance. Je vais poser la question au dominicain : est-ce que le savoir, la science crée l’orgueil ?

David MACAIRE : Cela enfle, bien sûr, en particulier la théologie. Je me suis dit : ils ont peut-être invité un dominicain pour ça.

Régis BURNET : C’est bon à savoir

David MACAIRE : La science, toute science, on a l’impression de mettre la main… L’exemple le plus simple, qui n’est pas de l’ordre de la théologie, qui relève plutôt de la science, et même de la technique, aujourd’hui dans les recherches en médecine, sur le génome, le gène humain, on peut demain matin fabriquer un enfant, avec toutes ses caractéristiques. Eh bien, je crois qu’il y a là un véritable orgueil. Comme on a mis la main dessus, on n’a fait que découvrir d’ailleurs des lois qui sont là, on ne sait pas qui les a mises, nous les croyants nous le savons, mais le scientifique dans son ordre ne le sais pas, il découvre et pourtant à ce moment-là il a l’impression de mettre la main dessus, d’avoir le pouvoir. On est vraiment dans le fruit : c’est moi qui décide le bien et le mal. Ça ne va produire que des catastrophes après : elle va se séparer de son mari, ils vont corps et âmes ça n’ira pas, ils vont se retrouver nus, la nature va devenir un ennemi, il n’y aura que des catastrophes, on voit bien que c’est complètement irrationnel, mais sur le moment cela semble extrêmement séduit et c’est à la portée.

Régis BURNET : Vous aussi vous êtes d’accord ?

Père François POTEZ : Complètement ! Les pires violences sont les violences religieuses parce que c’est « ma conception de Dieu que je veux imposer ».

David MACAIRE : Et, c’est ce qui a tué Jésus !

Père François POTEZ : C’est ce qui a tué Jésus, exactement. Et la jalousie des grands prêtres dont on avait parlé une fois, on est là au péché d’orgueil, c’est ma conception de Dieu que je veux faire dominer, parce que c’est moi qui suis la référence. Pour moi, la plus grande rusé du démon, - quand Jésus dit le prince du mensonge homicide des origines - est de réussir à nous faire, et il nous le fait croire tous les jours, qu’on serait libre quand on serait indépendant. C’est l’indépendance qui va me rendre libre, la rage de l’indépendance d’aujourd’hui : je ne veux dépendre de personne ! Je veux m’émanciper le plus tôt possible de toute espèce de dépendance par rapport à mes parents, encore que je continue à vivre chez eux mais je suis indépendant, parce que je profite mais je ne veux pas dépendre de leur jugement ou de leur regard, et quand je suis vieux, - moi je ne le suis pas encore trop – je ne veux dépendre de personne. En fait les vieux qui ne veulent dépendre de personne sont beaucoup plus embêtant que les autres parce que justement ils ne se laissent pas faire,… au fond, l’essentiel est : est-ce qu’on est dans l’ordre d’un amour qui s’impose ou dans l’ordre d’un amour qui s’expose, qui accepte ? On va voir cela dévoilé dans la passion du Christ. Le Christ tout puissant, amour tout puissant, c’est un amour qui s’expose, qui se laisse aimer, qui se laisse injurier autant, et on découvre que sa puissance réside justement dans sa vulnérabilité. Tout est renversé. Et le démon a réussi à nous faire croire qu’en réalité, si je suis au sommet, que je peux imposer, là je serai indépendant et moi-même. En fait, c’est le péché moderne par excellence, dans lequel on est tous, on est tous tentés.

David MACAIRE : Pour revenir à votre question sur la théologie, on y est, l’une des dépendances qui est la plus violente par rapport à l’orgueil de notre monde, et de nous-mêmes, c’est la dépendance par rapport à la nature. L’avenir, par exemple, je ne connais pas l’avenir, or, il me faut absolument le connaître, eh bien je vais regarder mon horoscope, c’est un acte d’orgueil, puisque je prétends, encore une fois, de façon irrationnel, à ce qui ne me regarde pas. Comme disent les Inconnus : « cela ne te regarde pas ! » Cela ne me regarde pas, mais j’ai envie de savoir, de mettre la main dessus. Mon grand-père est décédé, je veux lui parler, donc je vais voir une voyante, etc., c’est un acte d’orgueil, le refus de la dépendance, de dépendre de ma nature. Allons plus loin, les théories de gender : je suis un homme, je n’en ai pas envie, etc. Le refus de dépendre de quelque chose qui est au-dessus de moi. Vous voyez bien qu’on est dans le péché du démon qui enrage puisqu’il est forcément en train de dépendre de Dieu, c’est une créature !

Père François POTEZ : On est tellement tordus dans notre pensée moderne, on l’est tous, qui est que : je ne veux pas dépendre de quelqu’un ou de quelque chose qui est au-dessus de moi. Qu’est-ce que cela veut dire être au-dessus de moi ? Si c’est au-dessus de moi parce qu’il est la source de mon être et de mon existence, que c’est lui qui par son amour me permet d’être qui je suis, alors il est au-dessus de moi parce qu’il est l’origine, mais il n’est pas au-dessus de moi pour m’écraser. Nous, nous avons une espèce de déformation intellectuelle, tout ce qui est au-dessus de moi m’écrase, donc, il faut que je monte. Dès que je suis le N-1, il faut que je sois le N+1 pour être en haut de la pyramide. Finalement, notre monde et notre société se construit à partir de principes comme ça. C’est pour cela qu’on marche sur la tête, parce qu’on n’accepte pas de dépendre les uns des autres.

Régis BURNET : Justement comment articuler une vision positive du progrès, ce n’est pas si mal de pouvoir vivre un peu plus parce qu’on a la connaissance, et ce que vous dites ? Dans ce que vous dites, on a aussi l’impression que vous êtes en train de taxer la modernité de démon, d’une certaine façon : on est trop intelligent, on en a trop fait, et ce n’est pas bien…, vous parliez de la théorie des genres, etc., Comment ne pas être dupe de ce que vous dites, c’est vrai, il y a une partie d’orgueil, et ne pas tourner vieil imbécile, pour ne pas dire pire ?

David MACAIRE :… Un imbécile heureux…

Régis BURNET : Imbécile heureux, oui… Comment est-ce qu’on peut faire pour ne pas mépriser la science, la technique, le progrès ?

David MACAIRE : Je crois que là aussi, cette définition de l’orgueil n’est pas mal.

Régis BURNET : Décidément !

David MACAIRE : … Ne pas prétendre à ce qui ne me regarde pas, ou plutôt y prétendre de façon rationnelle, raisonnable, c’est-à-dire toujours sous la raison divine. Le progrès, 20/20, tant que le progrès reste dans cette dimension d’humilité. Je crois que pour le coup, je peux même en parler à quelqu’un qui n’est pas croyant, et lui dire : tu mets la main sur quelque chose qui te dépasse énormément, il faut rester dans cette humilité profonde de ce que nous avons reçus. En fait, l’orgueil c’est l’inverse de : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Celui qui dit : je n’ai rien reçu, j’ai tout par moi-même… Le progrès aussi, l’ambition aussi, même ecclésiastique pourquoi pas, je suis dans un domaine, j’ai envie d’aller plus loin, d’offrir mes services, d’être N+1 s’il le faut, mais il faut que cela reste dans le cheminement de l’humilité. C’est pour ça qu’en va certainement en parler tout à l’heure, comment ne pas tomber dans l’orgueil…

Régis BURNET : On a toujours notre partie : les remèdes.

David MACAIRE : Il y a des remèdes pour se replacer toujours. Il y a souvent de grands hommes, je pense à notre pape Benoit XVI, tu ne peux pas être plus au sommet, c’est le pape, mais tu restes dans une humilité d’un bout à l’autre.

Régis BURNET : On a enregistré cette émission il y a quelques semaines, mais au moment où nous parlons, nous ne savons pas justement quel est le pape.

Père François POTEZ : J’allais dire ça, regardez de très grands hommes, parfois de très grands scientifiques, qui ont fait faire des pas magnifiques à l’humanité, dans la science, dans les connaissances, ils sont d’une discrétion, d’une humilité parfaite, qui sont finalement très détachés par rapport à eux-mêmes. On admire d’ailleurs ces gens-là. Et on voit des savants fous qui veulent dominer par leur science, qui mettent leur science à leur service, alors que les vrais scientifiques sont au service de la vérité en essayant de découvrir ce qui peut faire progresser l’humanité, et non pas les faire progresser eux pour pouvoir dominer.

Régis BURNET : Je vous propose de faire une seconde pause. Et cette fois, nous allons citer Saint Thomas mais Saint Bernard de Clairvaux, ce qui est bien aussi, justement dans son traité des degrés de l’orgueil. Il essaye d’expliquer quels sont les symptômes,. Pour arriver à guérir la maladie, il va falloir essayer de trouver quelques symptômes. On écoute Saint Bernard de Clairvaux, c’est tout à fait intelligent, on s’y reconnait quelquefois.

En effet, comment celui qui pense l’emporter sur tout le monde, ne présumerait-il pas plus de lui que des autres ? Il s’assied au premier rang dans les réunions, répond le premier dans les conseils, se présente sans être appelé, et s’ingère là où il n’a pas besoin de se mêler ; il remet en ordre ce qui est déjà rangé et refait ce qui est fait, car il ne tient pour bien ranger et bien fait que ce qu’il a rangé et fait lui-même. Il juge les juges eux-mêmes et prévient leur jugement. S’il ne se voit point promu au prieurat, quand le temps est venu pour lui d’aspirer à cette charge, il pense que son abbé lui est hostile ou qu’il a été trompé. Si on ne le charge que d’un médiocre emploi, il s’en offense mais le dédaigne, convaincu qu’il ne doit pas être employé à de si petites choses, quand il se sent capable des plus hautes fonctions. Mais cet homme qu’on voit si empressé à s’ingérer en tout avec plus de présomption encore que de bon vouloir, ne peut certainement manquer de tomber dans quelque faute. Or, c’est au prélat à reprendre ceux qui manquent ; mais comment celui qui ne peut croire qu’il soit ou qu’on le regarde comme étant en faute, conviendra-t-il qu’il a failli en quoi que ce soit ? Aussi, quand on lui reproche quelque chose, ses torts au lieu de disparaître, augmentent ; et alors, sous le coup d’une réprimande, si vous voyez que son cœur se laisse aller à des paroles de malice, soyez assuré qu’il est tombé au huitième degré de l’orgueil qui est la défense du péché.

Régis BURNET : Voilà, on a entendu Saint Bernard. Ce qui est intéressant, c’est que là on est dans le 7ème degré de l’orgueil, que Bernard nomme la présomption. Et ce qui est tout à fait étonnent, c’est que Bernard commence par le 1er [1], qui pour moi n’est pas un péché, d’accord on a dit que c’est un vilain défaut, la curiosité. En quoi la curiosité est une marque d’orgueil ? En tant que professeur, je n’arrête pas de dire : soyez curieux !

Père François POTEZ : Cela a été un grand bouleversement quand j’ai lu pour la première fois ce texte de Saint Bernard et que j’ai découvert qu’il mettait la curiosité comme premier degré de l’orgueil. Ça m’a fait beaucoup réfléchir. Ça m’a d’abord cogné. Et je me suis dit : mais la curiosité c’est bon justement. Et je me suis aperçu qu’en réalité il y a deux curiosités. Il y a une curiosité saine pour me mettre au service de l’autre, pour mieux connaître quelque chose et pour mieux assumer ce que je dois faire, aller dans le sens de la vie. Puis, il y a une curiosité, quand on y réfléchi est la plus fréquente, qui est : je suis curieux parce que je veux savoir. Et quand je sais, je domine. Je suis à l’affût de l’info, pour être le premier à le savoir, parce que je pourrai donner l’info aux autres. Et donner l’info aux autres, c’est quand même une supériorité. Je serai le premier à donner le scoop. Et ça, c’est de l’orgueil. Je cherche à dominer en sachant et en connaissant.

Régis BURNET : Il y a d’autres degré qui me semblent aussi très intéressants, peut-être que vous n’avez rien à en dire. J’en cite quelques-uns : la légèreté d’esprit, la sotte joie, la jactance, le fait de parler un peu beaucoup, l’arrogance et la présomption. Qu’est-ce que cela vous dit cette liste ?

David MACAIRE : Il y en d’autres.

Régis BURNET : On basculera vite vers les derniers, qui me semblent très intéressants, en particulier la fausse contrition et la révolte, mais sur ces premiers degrés-là : la légèreté d’esprit, la sotte joie, la jactance, l’arrogance et la présomption ?

David MACAIRE : La joie inepte, la sotte joie, c’est marrant, là aussi, c’est une façon de dominer, d’une joie factice. On est un peu dans la moquerie. On est un peu dans la cours de récréation où tout le monde se lâche…

Père François POTEZ : Comme dans les entreprises où ça cause, on critique les autres, le temps, la société,…

David MACAIRE : Prendre la parole, c’est prendre le pouvoir d’une certaine façon, et quand c’est pour ne rien dire…

Père François POTEZ : Quand on entend le texte qu’on vient de lire, on se dit : mais c’est de moi qu’il parle. N’importe qui pourrait le penser.

David MACAIRE : Il y a quand même quelque chose de rassurant, quand je lis, Saint Thomas, qui reprend aussi Saint Bernard, je pense d’abord à notre monde, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis parfois assez sévère avec notre monde, le monde médiatique, etc., on a l’impression d’être dans une émission de talk-show, où tout le monde dit tout sur n’importe quoi, donne son avis sur tout, et en même temps…

Régis BURNET : Ce n’est pas le cas, là ?

David MACAIRE : Non, ce n’est pas le cas, dans La foi prise au mot ! Je me dis que c’est rassurant car au temps de Saint Bernard, c’était la même chose. L’homme est l’homme, et quand on entend ces choses, surtout les péchés capitaux, ces gens ont décrit ces réalités du cœur de l’homme, il y a plusieurs siècles, plusieurs millénaires, et c’est absolument vrai aujourd’hui. Quand on en parle avec des élèves en psychologie, ils me disent : mais c’est exactement ça ! D’où as-tu sortie ça ? On ne nous apprend pas ça. C’est exactement le cœur de l’homme et l’âme, la jactance, la présomption, pour le coup on est vraiment dans prétendre à quelque chose qui ne nous appartient pas…

Régis BURNET : Les derniers degrés : la fausse contrition et puis la révolte, est-ce que justement cela vous est arrivé, l’un comme l’autre, de voir des faux contrits ?

Père François POTEZ : Tout le temps !

Régis BURNET : Eh bien dites-donc !

Père François POTEZ : « Mon père, je m’accuse d’être épouvantablement orgueilleux, je suis le plus grand pécheur, etc. » N’allez pas rajouter un péché d’orgueil à tous les autres ! Il y a meilleur pécheur que vous. Vous êtes un pécheur très banal. Vous êtes un pécheur extrêmement ordinaire. En fait vous vous lamentez de ne pas être à la hauteur de l’image que vous voudriez avoir de vous-même. En disant cela, vous vous lamentez sur vous-même, et c’est exactement la définition du péché d’orgueil. « Je m’accuse… » Mais non, mais non, je demande pardon d’avoir fait ceci ou cela. Je demande pardon d’avoir pris la parole un peu trop, d’avoir coupé la parole à quelqu’un, d’accord mais cette espèce de fausse contrition, c’est, très courant.

David MACAIRE : Vous avez souvent dit dans vos émissions que j’ai écoutées : « l’accusation c’est démoniaque ! L’accusation, c’est le démon » Je suis entièrement d’accord. Il y a quelque chose d’orgueilleux à s’accuser, à dire à Dieu : écoute Dieu, je n’aurais pas dû faire ça, tu vois, je suis trop bien ! Je n’aurais pas dû faire ça. Ce petit garçon qui a cassé le vase de maman, il est triste, très bien. Il est triste parce qu’il va se faire tirer les oreilles. Il est triste parce que ses grands frères vont se moquer de lui en lui disant : ah, tu vas te faire punir. Il ne pense qu’à lui, c’est de l’égoïsme. L’Église parle de la contrition. La contrition, c’est j’ai le regret de t’avoir offensé, non pas parce que j’aurais dû être tellement génial, mais non, je suis un pauvre type ! Ce n’est pas normal que je pèche parce que je suis quand même un pauvre type, mais ce qui m’offense c’est parce que je te fais mal, toi que j’aime. C’est une tristesse d’amour. C’est parce que je t’aime que je demande pardon, ce n’est pas pour que je sorte du confessionnal la tête haute en me disant : c’est bon, je me suis confessé, tranquille ! Dieu ne peut rien me demander, je suis en règle.

Père François POTEZ : La pire chose qu’on puisse entendre : « moi je suis en règle, le bon Dieu ne peut pas m’en vouloir pour ça ? » mais qui es-tu pour dire : « Le bon Dieu ne peut pas m’en vouloir » ? D’abord, le bon Dieu n’en voudra jamais à personne, ce n’est pas Dieu ça, ce n’est pas mon Dieu. D’autre part, qui es-tu pour te juger toi-même ? J’expose mon âme devant Dieu, je mets mon cœur à nu devant Dieu, et c’est Dieu qui applique la miséricorde. Moi, je repars du confessionnal libéré parce que justement j’ai retrouvé la dépendance d’amour qui me rend libre. On disait que l’orgueil c’est l’indépendance : je me juge, quitte à dire à Dieu comment il doit me juger. Finalement, je peux me confesser sans Dieu. Je fais une confession seul à seul avec le prêtre, et je me justifie, c’était…

Régis BURNET : La défense du péché.

Père François POTEZ : La défense du péché : je me justifie. « J’ai fait ça parce que j’étais acculé à telle ou telle situation, et puis ma sœur ceci, mon mari cela, vous comprenez »

David MACAIRE : On confesse les mêmes personnes.

Père François POTEZ : Et on se confesse nous-mêmes.

Régis BURNET : Justement, pour les derniers degrés, j’aimerais que vous reveniez sur cette idée de dépendance-indépendance, et en particulier de la révolte, cela fait partie pour Saint Bernard de… La révolte, c’est dire : je ne veux dépendre de rien...

David MACAIRE : Pas de toi. Finalement, là on est à la racine de tous les péchés, parce que chaque péché, même le petit chocolat, je suis désolé d’en parler à la fin du Carême. Le petit carré de chocolat que je prends, c’est un tout petit péché, ce n’est pas un péché le petit carré de chocolat, vous pensez bien, mais en même temps, si je le fais en me disant que je regarde Dieu dans les yeux et que je dis non, je ne décide pas moi-même ce qui est bien, finalement là, je me donne la permission de… eh bien cela peut être un péché mortel. Inversement, je peux sauver le monde, comme dit Thérèse en ramassant les (manque un mot), ou en mangeant un carré de chocolat, si je le fais par amour. C’est dans l’intensité de la révolte qu’il y a dans mon cœur, ce n’est pas l’acte. C’est très difficile à expliquer aux catéchumènes, par exemple, certains catéchumènes venant d’autres religions, où le péché n’est pas dans la matérialité de l’acte, même si ce n’est pas sans importance, mais dans l’intention profonde de repousser Dieu, c’est l’une des définitions de l’orgueil. C’est pour ça finalement que tous les autres péchés entrent dans la fin l’orgueil, c’est la même finalité, rejeter Dieu, dire à Dieu : non ! Donc, la révolte, c’est la révolte des anges, la révolte des hommes, c’est la révolte de chacun d’entre nous à chaque péché. Il n’y a pas de péché mignon à ce moment-là, parce que cela mène à la mort de l’âme, parce que je dis non à Dieu.

Régis BURNET : Du coup, on voit bien dans ce que vous avez dit, on retrouve ce que vous avez dit au début, c’est très difficile de le diagnostiquer ce péché d’orgueil. Parce que quand vous commencez à nous dire que le petit carré de chocolat c’est peut-être pire que de faire des choses qui moralement sont très évidemment dangereuses, comment est-ce que je sais que je suis orgueilleux ?

David MACAIRE : C’est un péché caché. Il y a une chose qui est intéressante, c’est que l’orgueil - Saint Thomas le dit aussi, je suis très content de le retrouver chez lui – c’est quelque chose que j’ai observé comme confesseur - peut-être vous aussi, père – l’orgueil bizarrement fait tomber dans d’autres péchés beaucoup plus bas. Et souvent, quelqu’un qui a un péché de luxure, de gourmandise, etc., à la racine, c’est le péché d’orgueil…

Régis BURNET : Et le diagnostic, c’est ?

David MACAIRE : Le premier diagnostic, mais ce n’est pas systématiquement ça, cela peut aussi être complètement l’inverse, quelqu’un qui est nickel-chrome, qui ne sait même pas quoi dire en confession, cela peut-être ça aussi, il y a aussi des saints ça existe…

Père François POTEZ : Oui, mais le saint, lui, sait quoi dire.

David MACAIRE : Il sait quoi dire.

Père François POTEZ : Il sait dire : « je n’ai pas aimé comme j’aurais voulu aimer, j’ai fait ce que je n’ai pas voulu et je n’ai pas fait ce que j’aurais… » Le saint sait quoi dire, il a toujours de petites choses, qui dans la lumière ont pris beaucoup d’importance, parce qu’il a un cœur délicat, tellement fin… Celui qui n’a rien à dire en confession, soit parce qu’il ne se confesse pas assez souvent, parce que quand on se confesse une fois par an, qu’est-ce qu’on a à dire ? « Je n’ai pas volé, je n’ai pas fait ça, je n’ai pas fait ci… »

David MACAIRE : On n’a pas la conscience aiguisée…

Père François POTEZ : On n’a pas la conscience aiguisée, on n’a donc plus rien à dire. Si on se confesse a fortiori tous les trois –quatre ans, qu’est-ce que vous voulez dire ? On n’a plus rien à dire. Mais, celui qui se confesse un peu régulièrement et qu’il n’a rien à dire, là, c’est très grave parce que : eh ben non, je domine…

David MACAIRE : Là, il faut mener une enquête…

Régis BURNET : Je reviens à ma question. Comment savoir qu’on est soumis à l’orgueil ?

Père François POTEZ : De qui est-ce que je dépends dans ma vie ? Quelle est la référence de ma vie ? Avec un pénitent, on va le voir tout de suite. Quelqu’un qui ouvre son cœur et qui parle en présence de Dieu, on voit tout de suite qu’il est en référence à quelqu’un, ou qui va dire : j’ai fait du mal à mon épouse, j’ai parlé durement avec elle, etc., je suis en référence par rapport à quelqu’un. Celui qui se confesse et qui n’est finalement en référence à personne, il est en référence au modèle qu’il a de lui-même, l’image qu’il a de lui-même, là, on est dans l’orgueil à plein. Ce n’est même plus la peine de confesser les autres péchés, il n’y a plus qu’un seul péché qui compte, c’est celui-là.

David MACAIRE : Parfois, il n’y en a pas d’autres.

Père François POTEZ : Parfois, il n’y en a pas d’autres.

David MACAIRE : Il y a des pénitents, parce qu’ils ont une excellente éducation, qu’on ne peut que louer, qui n’ont jamais l’intention de commettre des péché : médire, d’être gourmands, n’en parlons pas, la luxure, etc. ça ne fait pas partie de leur domaine et qui arrivent, c’est là que je dis il y a une enquête, ça demande un cheminement. Souvent, la personne c’est au bout d’un cheminement spirituel qu’elle arrive à mettre le doigt dessus, et cela sera une grande libération, une grande joie, non pas d’être pécheur mais de pouvoir dire : ah, c’est ça.

Père François POTEZ : L’orgueil du pharisien dont vous parliez tout à l’heure, elle est très facile pour certains, et pour nous : je jeûne deux fois la semaine, je donne, etc. seigneur je te remercie de m’avoir donné tout ce que tu m’as donné, je suis quand même content au fond de moi-même de ne pas être comme le publicain qui est là-bas, et ça je te le dois, mais je suis quand même content par rapport à lui,… Je me compare, je me mets à un niveau à un niveau par rapport aux autres, et là, c’est moi la référence une fois de plus.

David MACAIRE : C’est pour cela que mystérieusement, une fois de plus, le fait de tomber dans certains péchés un peu plus simples, comme je l’ai dit, quand j’explique à des jeunes, je leur dit : tu te promènes dans la campagne et tu tombes dans un marre de purin, ah, tu es tout sale, etc., et cinq minutes auparavant, tu es tombé dans une rivière, c’était de l’eau pure mais elle venait de l’usine nucléaire, qui est en haut, il y a une pollution, tu ne l’as pas vue, alors que le purin tu l’as vu, tu vas te laver après.

Régis BURNET : C’est très juste.

David MACAIRE : L’orgueil, c’est marqué, c’est caché, on ne le trouve pas tout de suite.

Régis BURNET : On arrive petit à petit à la fin de l’émission. Maintenant, les remèdes. Docteur, que faire ? En tant que confesseur, c’est compliqué à gérer, ça, quelqu’un qui est une sorte de mur en face de vous. C’est quoi votre petite vrille pour arriver à faire un petit trou ? Qu’est-ce que vous faites ?

David MACAIRE : Pour tous les autres péchés on a des trucs, pour ça, on n’a que l’humilité, j’ai envie de dire. Poser des actes d’humilité, d’abord dans la prière, la confession évidemment, poser l’acte, parfois il faut toute une éducation, même du confesseur. Une confession régulière avec la même personne, on ne discerne pas tout de suite, parce que c’est vraiment caché. L’orgueil, c’est vraiment le dernier. Puis, poser des actes d’humilité, des actes de prière, l’eucharistie, tout le dispositif que l’Église nous propose, en particulier pendant le carême, est un dispositif qui prépare le terrain à débusquer l’orgueil. Quand c’est évident, on voit le truc, par exemple la vaine gloire, la vanité, la jactance, tout ça, on le voit, c’est visible, la personne le voit bien, elle prononcer une phrase où on va dire : là, tu voies bien que tu as une ambition, un égoïsme, derrière il y a de l’orgueil, tu n’obéis pas profondément à Dieu, on sent bien que, etc. quand c’est ça, c’est une délivrance agréable. La personne pose un acte d’humilité intérieur ou extérieur, pas de problème. Mais c’est caché, cela demande une éducation. C’est rassurant, cela fait du sport pour la vie spirituelle.

Père François POTEZ : L’orgueil est un tel aveuglement que quelquefois on en vient à désirer une espèce d’accident, il faut un électrochoc pour qu’arrive quelque chose, qu’on prenne conscience, parce qu’il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Mais un acte d’adoration, se prosterner devant Dieu, « ah, mais mon père, je n’arrive pas à adorer », ah, il haut voir pourquoi, « mais moi, je ne sais pas quoi dire » On a dit l’orgueil, c’est la tentation forcenée d’être indépendant, la liberté est dans la dépendance d’amour. C’est compliquer à écouter pour des mentalités du XX-XXIème siècle, c’est difficile à entendre. On n’a pas encore fait la différence entre indépendance et autonomie. C’est bien d’être autonome, c’est bien d’apprendre à se débrouiller par soi-même, le scoutisme apprend à se débrouiller. C’est important d’être autonome, mais autonome dans une dépendance d’amour, pas n’importe quelle dépendance. Quand on a bien fait la distinction entre indépendance et autonomie, et bien avec cet acte d’adoration fondamental et la prière, est-ce que j’ose prendre du temps dans ma journée pour prier, de bruler du temps gratuitement et là on va voir, « mais ça ne sert à rien, de toute manière, moi cela ne me fait rien »,…

David MACAIRE : Pour certaines personnes, je propose un moment de silence. Silence intérieur pas de radio ni télé, etc. et silence intérieur, tu ne parles pas. Ou plus petits, par exemple le boyscout qui parle beaucoup, dans la patrouille, ce soir tu ne parles pas, tu écoutes les autres. Ou dans la famille, l’épouse ou l’époux, ce soir, tu rentres à la maison, tu parles, tu dis bonsoir, etc., mais tu écoutes, tu te mets en disposition d’écoute de l’autre. Je crois que ça, c’est un effort, certains sont dans un cheminement de… cela peut être valable, j’y pense à l’instant, dans la vie commune religieuse, tiens !…

Régis BURNET : Surtout quand on est prieur.

David MACAIRE : Se mettre dans une disposition où on va écouter. On a écouté ce que disait Saint Bernard, le moine est dans son truc…

Régis BURNET : Pourquoi le silence, ça aide ? Qu’est-ce que cela produit en fait ?

David MACAIRE : Je crois que la parole est une prise de pouvoir, une façon de se mettre en avant. Le fait de parler tout le temps exprime assez bien l’orgueil, le désir de se monter et de montrer qu’on sait, qu’on est au-dessus des autres. Ce n’est pas toujours négatif. Une classe avec des élèves qui posent plein de questions, parce qu’ils sont au courant et qui disent : au catéchisme on a vu ça, c’est intéressant, mais on sent bien celui dépasse un peu la mesure, qui lève tout le temps la main et écrase les autres. Donc, le silence, c’est une très belle éducation à l’humilité, à écouter, écouter Dieu, écouter les autres.

Père François POTEZ : Le silence creuse, « j’écoute ce que dit le Seigneur Dieu », dit le psaume. Ce que dit le Seigneur c’est la paix pour son peuple et ses fidèles. Le silence creuse quelque chose, il creuse un manque, il a le même effet que le jeûne. Du coup, j’éprouve ce manque et je prends conscience que je dépends, je me reçois. Alors que parler, être tout le temps dans le bruit, finalement je n’ai besoin de rien. Notre civilisation de bruit et de brouhaha permanent est très grave parce qu’on ne peut plus creuser cette vie intérieure. L’orgueilleux n’a pas de vie intérieure.

David MACAIRE : Et, il retrouve sa juste place.

Père François POTEZ : Oui.

Régis BURNET : On arrive à la toute fin de l’émission, et donc à la toute fin de la série. Qu’est-ce qui pour vous est le plus important dans cette série ? Mais vous allez pouvoir y répondre aussi connaissez les sept péchés. Qu’elle est l’attitude, le remède suprême finalement ? C’est quoi le remède des remèdes ? On les a tous passés en revue, on a tous l’impression d’en faire partie, on se sent tous un petit peu gourmand, orgueilleux, etc., c’est quoi pour vous la vraie arme contre le péché ?.

Père François POTEZ : Laisse-toi aimer. Laisse-toi aimer. Le péché, c’est toujours « je voudrais ma rattraper parce que j’ai l’impression que je manque de quelque chose ». Je voudrais manger du chocolat parce que… J’envie quelqu’un qui… je vais me vautrer dans la luxure, je cherche un plaisir, je cherche à combler un manque. La seule réalité qui peut me combler, c’est l’amour. Laisse-toi aimer, je dirais ça, c’est un maître mot. Et pour se laisser aimer, il faut être vulnérable. Ça, c’est vraiment Jean-Paul II qui ma’ révélé ça. La vulnérabilité. Moi, je l’appelle aujourd’hui, la sainte vulnérabilité, que je mets au-dessus de toutes les vertus, qui me rend radicalement dépendant de l’amour.

David MACAIRE : Je me doutais qu’on aller poser la question. Vraiment, aussi loin que j’ai pu aller dans mes réflexions, je pense que c’est l’eucharistie, cela rejoint ce que dit le père. D’un point de vue concret, vivre vraiment tout ce que l’Église - je prêche depuis quelques années déjà, je ne crois pas être allé jusqu’au bout, je ne sais pas si quelqu’un peut le dire - vivre vraiment l’eucharistie, écouter la parole, entre les silences, faire un déplacement avec d’autres, et puis s’offrir en sacrifice, comprendre le sacrifice du Christ, l’expérimenter, c’est une question d’expérience encore, je crois que c’est la solution. Évidemment il y a un petit côté Marie-Madeleine derrière qui touche le Christ.

Régis BURNET : Voilà une excellente transition pour le site de la Sainte-Baume, si on veut vous retrouver et retrouver l’actualité de la Sainte-Baume : www.dominicainssainte-baume (le site a changé depuis c’est désormais : www.sainte-baume.org) et vous venez de faire paraitre aux éditions Peuple libre, Les petites prières, paru le 23 avril 2015.

Père François, Merci !

Père François POTEZ : Merci à vous !

Régis BURNET : C’était pour moi un très bel exercice de carême.

David MACAIRE : Pour les auditeurs et téléspectateurs aussi.

Régis BURNET : Il faut remercier les téléspectateurs de leur fidélité. Vous pouvez toujours retrouver cette émission sur KTOTV.com. Merci de nous avoir suivis et joyeuses Pâques.

Père François POTEZ : Je vous souhaite une bonne semaine sainte et de bonnes fêtes de Pâques.

notes bas page

[1Source : Bernard, degrés humilité 7027 – deuxième partie – Du traité des douze degrés de l’orgueil

CHAPITRE X. Le premier degré de l’orgueil est la curiosité

Le premier, degré de l’orgueil est la curiosité. Vous la reconnaîtrez à ces signes. Si vous voyez un moine dont jusqu’alors vous étiez parfaitement sûr, commencer, partout où il se trouve, debout, en marche ou assis, à tourner les yeux de côté et d’autre, à lever la tête et à avoir l’oreille au guet, tenez pour certain que ces changements extérieurs sont le signe d’un changement intérieur ; car « l’homme qui se pervertit, fait des signes des yeux, frappe du pied et parle avec les doigts » ; cette agitation inaccoutumée du corps est l’indice d’une maladie de l’âme qui débute et qui la rend moins circonspecte, insouciante de ce qui la concerne et curieuse, au contraire, de ce qui a rapport aux autres. Comme elle ne se connait plus elle-même, elle est poussée dehors pour paître les chevreaux, c’est-à-dire les yeux et les oreilles, car chevreaux est synonyme de péchés. Or, de même que la mort est entrée dans le monde par le péché, ainsi entre-t-elle dans l’âme par ces deux ouvertures. C’est donc à les faire paître que l’homme curieux s’occupe, pendant qu’il néglige de rechercher ce qu’il est dans son cœur, où il s’est laissé lui-même. Car je serais bien surpris, ô homme, que tu trouvasses le moyen de t’occuper d’autre chose, si tu veillais soigneusement sur toi. Écoute donc, ô curieux, ce que dit Salomon ; insensé, prête l’oreille aux paroles du Sage : « Appliquez-vous, dit-il, avec tout le soin possible, à la garde de votre cœur. » C’est-à-dire, que tous vos sens veillent sur celui d’où coule la vie et le gardent. Où vas-tu donc, ô curieux, quand tu sors de toi et, pendant ce temps-là, à quel gardien te confies-tu ? D’ailleurs comment oses-tu bien lever les yeux au ciel contre lequel tu as péché ? Regarde la terre pour apprendre à te connaître ; elle te remettra en face de toi, car tu n’es que de la terre et tu retourneras à la terre.

Cependant il y a deux circonstances dans lesquelles on peut lever les yeux sans pécher ; c’est lorsqu’on le fait pour appeler du secours ou pour en accorder. Ainsi, c’est pour en demander que David lève les yeux vers les montagnes, et c’est pour en envoyer que Dieu les lève sur son peuple. Le premier agit ainsi dans la détresse et le second, dans la miséricorde ; il est évident qu’ils le font l’un et l’autre sans pécher. Ainsi en sera-t-il de celui qui, considérant les circonstances de lieu, de temps et de cause où il se trouve, lèvera les yeux dans la pensée de sa propre faiblesse ou de celle du prochain ; non-seulement je ne le blâmerai point, mais encore je trouverai des louanges à lui décerner ; car dans le premier cas sa détresse est son excuse, et dans le second c’est la pitié qui le justifie. Mais si on agit dans un autre sentiment, pour moi ce n’est ni le Prophète ni le Seigneur, mais Dina, Ève ou même Satan qu’on imite. En effet, c’était pour faire paître les chevreaux que Dina était sortie, quand elle perdit en même temps son innocence et devint fatale à son père. O Dina, quel besoin y avait-il pour toi d’aller voir les femmes étrangères ? Où en était la nécessité ?où même en était l’utilité ? N’est-ce point la seule curiosité qui te guidait ? Je veux bien que tu les regardes innocemment ; mais toi, es-tu regardée de même ? Tu regardes par simple curiosité ; mais toi, on te considère avec un excès de curiosité. Qui aurait dit alors que ta curieuse oisiveté ou ton oisive curiosité allait être sitôt, non plus innocente, mais fatale, aussi bien pour toi et pour les tiens que pour un peuple étranger ?

Et toi, ô Eve, tu as été placée dans le paradis terrestre pour y travailler et pour le garder avec ton mari ; si tu accomplis ta mission, tu passeras un jour dans un endroit où tu n’auras plus rien à faire, plus rien à garder avec sollicitude. Tu peux manger du fruit de tous les arbres du paradis terrestre, à l’exception de celui de l’arbre qui est appelé « l’arbre de la science du bien et du mal. » Si les autres fruits sont tous bons et ont le goût du bien, pourquoi irais-tu manger d’un fruit qui a aussi celui du mal ? « Il ne faut pas être plus sage que de raison » ; or goûter le mal, ce n’est point être sage, mais insensé. Conserve donc le dépôt et attends la promesse ; prends garde de toucher au fruit défendu si tu ne veux perdre celui auquel il t’est permis de toucher. Pourquoi jettes-tu un regard si attentif sur ce qui sera ta mort ? Pourquoi tes yeux se portent-ils sans cesse de ce côté, et pourquoi te complais-tu à considérer ce qu’il t’est défendu de manger ? Je n’y porte que les yeux, non les mains, me réponds-tu, il ne m’est point interdit de le regarder, s’il m’est défendu d’en manger. Ne puis-je jeter les yeux où il me plaît ? Dieu ne m’a-t-il pas laissé la libre disposition de mes regards ? Je te répondrai par ce mot de l’Apôtre : « Tout ce qui m’est permis ne m’est pas bon à faire » : si ce te n’est point une faute c’en est du moins l’indice, et ta curiosité n’aurait pas le temps de se satisfaire, si ton âme était plus curieuse de se garder elle-même. Ce n’est pas encore une faute, mais c’est une occasion de faute, c’est le signe qu’elle est commise ; elle est aussi la cause qui la fait commettre, car tandis que tu es tout entière appliquée à autre chose, le serpent se glisse secrètement dans ton cœur et te fait entendre de séduisantes paroles, qui imposent silence à ta raison, en même temps qu’elles dissipent tes craintes. « Non, dit-il, non, vous ne mourrez point ». Puis il l’occupe en éveillant sa gourmandise, et il excite sa curiosité en faisant naître le désir dans son âme. Enfin il lui présente ce qui est défendu et lui ravit ce qui lui est accordé, il lui offre un fruit et lui enlève le paradis. Tu bois le poison qui va te donner la mort, à toi qui es la mère d’enfants destinés à la mort ; tu perds le salut, mais tu ne perds point en même temps ta fécondité. Nous naissons et nous mourons, mais nous ne naissons que pour mourir, parce que nous sommes morts avant même de naitre. Voilà d’où vient, ô Ève, le joug accablant qui pèse depuis lors jusqu’à ce jour, sur tous tes enfants.

Mais toi qui étais le sceau et l’image du Très-Haut, non pas dans la paradis terrestre, mais dans les délices du paradis même de Dieu, que peux-tu désirer de plus ? Au comble de la sagesse, de la perfection et de la beauté, ne cherche rien au-dessus de toi et ne scrute point ce qui dépasse tes forces. Reste en toi, prends garde de déchoir de ce que tu es, si tu te laisses aller à des pensées de grandeur et d’élévation qui te dépassent. Mais d’où vient, pendant que je te parle, que tu t’élances par un détour vers l’Aquilon ? Déjà je te vois jeter un regard de curiosité sur je ne sais quoi plus haut que toi « J’irai, dis-je, placer mon trône à l’Aquilon ? » Pendant que les autres habitants du ciel se tiennent debout, tu affectes d’être seul assis et tu troubles ainsi, non-seulement la concorde de tes frères et la paix générale de la céleste paix, mais encore, autant qu’il est en toi, le repos même de la Trinité. Ah ! malheureux, où ta curiosité te conduit-elle, puisque, dans ta présomption sans imitateur, tu ne crains point de scandaliser tes frères et d’insulter ton Roi ; des millions d’anges sont à son service et des centaines de millions se tiennent debout en sa présence ; car nul n’est assis que Celui qui a son trône sur les chérubins et qui a le reste des anges pour serviteurs, et toi en regardant je ne sais quoi autrement que les autres, en l’examinant avec plus de curiosité et en t’y portant avec plus d’irrévérence, tu vas placer ton trône dans le ciel pour égaler le Très-Haut ? Dans quel but et dans quelle espérance ? Insensé, mesure donc tes forces, pèse les conséquences, songe à te modérer. Présumes-tu que le Tout-Puissant le sache ou l’ignore, le veuille ou ne le veuille pas ? Comment celui dont la volonté est souverainement bonne et la science parfaite, pourra-il vouloir en ignorer le mal que tu médites ? Aurais-tu la pensée que s’il le sait et ne le veut point, il ne saurait du moins s’y opposer ? A moins que tu ne croies que tu n’as pas été créé, jamais je ne pourrai croire que tu révoques en doute la toute-puissance, la science infinie et la bonté de ton créateur, de celui qui a pu te tirer du néant, qui a su et voulu te faire tel que tu es. Comment peux-tu donc croire que Dieu consentira à une chose qu’il ne veut pas qu’on fasse et qu’il peut empêcher ? Est-ce que par hasard je ne verrais pas déjà s’accomplir, ou plutôt, commencer en toi ce que, après toi et par toi ceux qui te ressemblent ont fait dire sur la terre : Tout maître nourrit des insensés ? Ton œil est-il mauvais, parce que lui est bon ? Sa bonté t’inspire une confiance criminelle et te donne l’impudence de dédaigner sa science et l’audace de braver sa puissance.

Oui, telles sont tes pensées, ô impie, telle est l’iniquité que tu médites sur ta couche en disant : Est-ce que vous pensez que le Créateur anéantira son œuvre ? Je sais bien qu’aucune de mes pensées n’échappe à Dieu, puisqu’il est Dieu ; je sais bien aussi qu’elles ne sauraient lui plaire, attendu qu’il est bon, et que, s’il le veut, je ne saurais lui échapper parce qu’il est puissant. Est-ce donc pour moi une raison de craindre ? Si, à cause de sa bonté, le mal ne peut lui plaire dans les autres, à combien plus forte raison lui déplaira-t-il en lui ? Je veux bien que ce soit mal à moi de vouloir quelque chose qu’il ne veut point, ce sera mal aussi à lui de se venger. Il sera donc aussi éloigné de vouloir se venger de n’importe quel crime qu’il l’est de vouloir et de pouvoir se dépouiller de sa bonté. Malheureux, ce n’est pas Dieu, c’est toi-même, oui, c’est toi que tu trompes, et ton iniquité s’est déçue elle-même et n’en a point imposé à Dieu. Ta conduite est pleine de fourberie, mais c’est sous ses yeux que tu agis ; c’est donc toi, non Dieu, que tu trompes, et comme tu tournes contre lui les biens immenses que tu as reçus de lui, tu n’en es que plus odieux dans ton iniquité. Est-il en effet iniquité plus grande que de te servir, pour mépriser ton Créateur, précisément des dons qui devaient te le faire aimer davantage ? Non, il n’en est pas de plus grande pour toi, qui ne peux douter de la puissance de Dieu et qui sais bien qu’il peut te détruire s’il le veut, puisqu’il a pu te créer, de compter que, à cause de son excessive bonté, il ne voudra point se venger et de lui rendre ainsi le mal pour le bien et la haine pour l’amour.

Ce n’est point d’un courroux momentané, mais d’une haine éternelle que tu te rends digne par ton iniquité, toi qui désires et qui espères t’égaler à ton très-doux et très-haut Seigneur, en sorte qu’il ait sans cesse sous les yeux un spectacle qui l’afflige et la vue d’un égal qu’il ne voudrait point avoir et qu’il ne renverse point, quoiqu’il puisse le faire ; toi qui, bien plus, espères qu’il aimera mieux souffrir que de te laisser périr. Il pourrait certainement t’abattre s’il le voulait, mais à cause de son excessive bonté, tu penses qu’il ne saurait jamais le vouloir. Assurément s’il est tel que tu te le représentes, tu en es d’autant plus coupable de ne le point aimer, et s’il arrive qu’en effet il aime mieux souffrir lui-même tes attentats que de te frapper, quelle n’est pas ta malice de ne point épargner du moins celui qui ne s’épargne pas afin de t’épargner ? Mais il s’en faut bien que sa perfection ne lui permette point d’être juste, parce qu’il est bon, comme s’il ne pouvait être l’un et l’autre en même temps ; la bonté alliée à la justice est meilleure au contraire que séparée d’elle, ou plutôt la bonté sans la justice ne serait même plus une vertu. Quand tu te montres ingrat envers la bonté gratuite de Dieu, qui t’a créé sans aucun mérite de ta part, tu ne crains pas sa justice parce que tu ne l’as point encore éprouvée, et tu te laisses audacieusement aller à commettre une faute dont tu te promets à tort l’impunité ; mais tu ne tarderas point, en tombant dans la fosse que tu prépares à ton Créateur, à reconnaître qu’il n’est pas moins juste que bon. Pendant que tu médites contre lui une peine dont il pourrait se garantir s’il le voulait, mais à laquelle il ne saurait vouloir se soustraire, à ce que tu penses, parce que tu t’imagines qu’il n’a pas ce genre de bonté avec laquelle tu ne l’as point encore vu punir personne, ce Dieu plein de justice, qui ne peut ni ne doit souffrir que sa bonté soit impunément offensée, fera retomber sur toi une peine pareille ; cependant il tempère tellement sa sentence de vengeance, que tu n’as qu’à te repentir pour obtenir de lui ton pardon. Mais ton cœur endurci et impénitent ne saurait songer au repentir ; aussi ne pourras-tu éviter ton châtiment.

Mais écoutez son audace : « Les cieux, dit-il, sont mon trône, et la terre est l’escabeau de mes pieds. » Il ne dit pas : L’Orient ou l’Occident ou tout autre endroit du ciel, mais les cieux tout entiers sont mon trône. Cependant tu ne peux aller t’asseoir à aucun endroit dans le ciel, puisque le Seigneur se l’est réservé tout entier pour lui ; tu ne saurais non plus te poser sur la terre, il se l’est donnée pour escabeau ; c’est un endroit stable où l’Église est fondée et repose sur le roc. Que feras-tu donc chassé du ciel et ne pouvant demeurer sur la terre ? Il ne te reste plus que l’air, non pour y fixer ta demeure d’une manière stable, mais pour le parcourir en volant, afin d’expier par un perpétuel changement de lieu ton désir d’une éternelle stabilité. Tu flotteras donc entre le ciel et la terre ; car le Seigneur étant assis dans les cieux, comme sur un trône élevé, et la terre étant pleine de sa majesté, il ne te reste plus que les airs en partage.

A mon avis, si les Séraphins volent sur deux de leurs ailes, c’est-à-dire, avec les ailes de la contemplation, du trône de Dieu à l’escabeau de ses pieds, et de l’escabeau de ses pieds à son trône ; si, en même temps, de deux autres ailes ils voilent la tête et les pieds du Seigneur, ce n’est que pour écarter les regards de ta curiosité, de même que le Chérubin placé à l’entrée du paradis terrestre en éloigne l’homme devenu pécheur. De cette manière tu ne saurais désormais scruter, dans ton audace ou dans ta prudence, les secrets des cieux non plus que pénétrer sur la terre les mystères de l’Église, obligé de te contenter du cœur des orgueilleux qui ne peuvent demeurer sur la terre comme le reste des hommes et sont incapables de s’élever dans les cieux avec les anges. Mais si la tête du Seigneur dans les cieux et ses pieds sur la terre sont dérobés à tes regards, il te reste pourtant comme un certain entre-deux à voir ou plutôt à envier ; car, dans les airs où tu flottes, tu peux voir passer près de toi les anges qui descendent ou qui montent, mais tu ne sais ni ce qu’ils entendent là-haut ni ce qu’ils rapportent ici-bas.

Ô toi qui te levais le matin, Lucifer, ou plutôt Noctifer et même Mortifer, jadis tu prenais ton essor de l’Orient au Midi, et voilà que, changeant de direction, je te vois tendre vers l’Aquilon ! Mais plus ton vol est rapide pour t’élever, plus je te vois tomber vite vers le Couchant. Je voudrais bien pourtant, ô ange curieux, examiner moi-même de plus près la pensée intime de ta curiosité : « J’élèverai, dis-tu, mon trône à l’Aquilon. » Il ne peut être question dans ta bouche d’un Aquilon ni d’un trône matériels, puisque tu es un pur esprit ; « l’Aquilon » pourrait donc bien signifier les futurs réprouvés et « ce trône », le pouvoir qui t’est accordé sur eux. Plus ta science te rapproche de la prescience de Dieu, en comparaison du reste des anges, plus aussi tu distingues avec perspicacité ceux qui ne reçoivent pas un rayon de la sagesse et ne se font point remarquer par la ferveur de l’esprit. Les trouvant vides, tu établis en eux ton empire, tu les remplis de la lumière de ton astuce, tu les enflammes des ardeurs de ta malice et, de même que le Très-Haut se trouve par sa sagesse et sa bonté à la tête de tous les fils de l’obéissance, ainsi tu te trouves à la tête de tous les fils de l’orgueil ; tu es leur roi, tu les gouvernes par ton astucieuse perversité et par ta perverse fourberie, et voilà comment tu prétends ressembler à Dieu. Mais je me demande si tu as prévu ta chute en présence de Dieu aussi bien que tu avais prévu ta principauté sous ses yeux ? Si tu l’as prévue, quelle ne fut point ta folie de vouloir dominer au prix de semblables malheurs et d’aimer mieux régner à des conditions si misérables que de servir dans la félicité ? Ne valait-il pas mieux pour toi participer à ces plaies lumineuses que d’être le prince des ténèbres ? Mais j’aime mieux croire que tu n’as rien prévu, soit, comme je l’ai dit plus haut, que ne songeant qu’à la bonté de Dieu, tu te sois dit : Il ne me punira point, et que cette pensée impie t’ait porté à l’irriter ou, qu’à la vue du premier rang à occuper, la poutre de l’orgueil se soit tout à coup tellement accrue dans ton œil qu’elle t’ait empêché de voir le précipice.

Ainsi arriva-t-il à Joseph de prévoir son exaltation, sans toutefois prévoir qu’il commencerait par être vendu, quoique sa vente dût précéder son exaltation. Ce n’est pas que je croie que ce patriarche se soit laissé aller à l’orgueil, mais je pense que cela est arrivé ainsi, pour nous empêcher de croire que les prophètes n’ont rien prévu, parce que sous l’inspiration de l’esprit de prophétie ils n’ont pas tout prévu. Si on veut voir un sentiment de vanité dans le seul fait de cet enfant, qui racontait les songes qu’il avait eus et dont il ignorait encore le sens, je pense, moi, qu’il ne faut attribuer son récit qu’à la simplicité de son âge ou y voir quelque mystère caché, plutôt qu’un mouvement de vanité qu’il a pu d’ailleurs suffisamment expier plus tard, par tout ce qu’il a souffert. Il arrive en effet quelquefois que les prophètes connaissent par révélation des choses agréables, que la faiblesse humaine ne peut sans doute apprendre sans un mouvement de vanité, et qui n’en arriveront pas moins comme il leur a été révélé, mais non point de manière à ce que la vanité, quelle qu’elle soit, qu’ils ont ressentie intérieurement de la grandeur de la promesse ou de la révélation qui leur était faite, demeure impunie. De même qu’on voit un médecin recourir non-seulement aux emplâtres, mais encore au fer et au feu pour brûler et couper toutes les excroissances qui se sont produites dans la plaie qu’ils veulent cicatriser, afin qu’elles n’empêchent point l’effet salutaire de l’emplâtre qui doit la guérir, ainsi voyons-nous Dieu, le médecin des âmes, envoyer des épreuves et des tentations aux prophètes, afin que dans leurs afflictions et dans leurs humiliations leur joie se change en tristesse et qu’ils regardent leur révélations comme des illusions de leur esprit. De la sorte, ils sont délivrés de toute vanité sans que la révélation de la vérité en souffre. Voilà pourquoi saint Paul ressentait l’aiguillon de la chair qui l’empêchait de s’enorgueillir des nombreuses révélations dont il était honoré, et comment il se fit que l’incrédulité de Zacharie fut punie par la perte de l’usage de la langue, sans que pour cela il y eût rien de changé dans la manifestation de la vérité qui devait se faire en son temps. Mais, dans la gloire comme dans l’ignominie, les saints ne laissent point de profiter par les tentations mêmes de la vanité qui les éprouvent comme les autres hommes jusque dans les dons singuliers dont ils sont l’objet, et qui ne leur laissent point oublier ce qu’ils sont, malgré les choses surnaturelles qu’il leur est donné de voir.

Mais quel rapport y a-t-il entre la curiosité et les révélations dont je me suis trouvé amené à parler ? Je me proposais, par cette digression, e de montrer que le mauvais ange a pu prévoir, avant sa chute, la domination qu’il devait exercer un jour sur les hommes réprouvés, sans toutefois prévoir sa propre damnation. Mais terminons en peu de mots une digression qui a plutôt soulevé que résolu toutes ces questions secondaires touchant le mauvais ange : c’est donc par la curiosité qu’il est déchu de la vérité, parce qu’il a fini par commettre la faute de désirer et par être assez présomptueux pour espérer ce qu’il n’avait d’abord commencé à regarder qu’avec curiosité. C’est donc avec raison que de tous les degrés de l’orgueil qui est lui-même le commencement de tout péché, nous attribuons le premier à la curiosité ; mais si elle n’est promptement réprimée, elle conduit promptement à la légèreté de l’esprit qui en est le second degré.

Chapitre XI. Second degré de l’orgueil, la légèreté d’esprit

En effet, quand un religieux se négligeant lui-même commence à jeter un regard de curiosité sur les autres, il arrive qu’il porte les yeux sur ses supérieurs et sur ses inférieurs et que, dans les uns il trouve matière à envie et dans les autres, matière à dédain : alors son esprit comme aiguisé par la mobilité de ses yeux et dégagé d’ailleurs du poids de tout souci personnel, tantôt, par un mouvement d’orgueil, s’élève bien haut dans ses pensées et tantôt se laisse tomber bien bas, par un mouvement d’envie, en sorte que d’un côté il sèche misérablement de jalousie et de l’autre il sourit dans son orgueil à de puérils sentiments de grandeur ; vain ici, mauvais là, il est partout orgueilleux ; car ce n’est que par amour de sa propre excellence qu’il ne peut voir sans douleur qu’il a des supérieurs, de même qu’il ne peut songer qu’il a des inférieurs sans en ressentir de la joie. Or toutes ces vicissitudes de l’âme se trahissent par un langage aussi bref que mordant ou par des paroles aussi multipliées que vaines, et par des discours, tantôt mêlés de rires et tantôt mêlés de larmes, mais toujours déraisonnables. Maintenant vous pouvez comparer, si bon vous semble, ces deux degrés de l’orgueil aux deux degrés correspondants de l’humilité et vous verrez que, dans le dernier, c’est la curiosité et, dans l’avant-dernier, la légèreté qui se trouvent réprimées. Vous pourrez faire une remarque pareille à tous les autres degrés si vous les comparez entre eux. Mais revenons au troisième degré de l’orgueil non en le descendant, mais en le faisant connaître.

Chapitre XII. Troisième degré de l’orgueil, la sotte joie

C’est le propre de l’orgueil de se porter avec ardeur vers les choses gaies et de fuir les tristes, ainsi que l’Ecclésiaste en fait la remarque en ces termes : « Le cœur des insensés est où se trouve la joie. » Aussi le religieux qui a descendu déjà les deux premiers degrés de l’orgueil et qui se trouve arrivé par la curiosité à la légèreté d’esprit, voyant que la joie après laquelle il soupire, est souvent troublée par la tristesse qu’il ressent à la vue du bonheur des autres, ne peut plus supporter sa propre humiliation et cherche les adoucissements d’une trompeuse consolation. Il restreint donc sa curiosité, du côté où elle ne peut lui montrer que son propre néant et l’excellence d’autrui, pour la reporter tout entière dans le sens opposé, afin de noter avec soin en quoi il lui semble qu’il excelle lui-même sur les autres et de ne rien perdre de sa joie en ne voyant plus rien de ce qui l’afflige. De cette manière, son cœur qui avait commencé par être tour à tour en proie à la joie et à la tristesse, commence à ne plus éprouver qu’une sotte joie. Or voici à quels signes vous la reconnaîtrez soit en vous soit dans les autres. Quiconque est arrivé à ce troisième degré de l’orgueil, ou ne se plaint plus jamais ou du moins ne se plaint que rarement, il est rare aussi qu’on lui voie verser des larmes. Si vous le considérez, vous serez porté à croire ou qu’il ne pense point à lui ou qu’il est purifié de toutes ses fautes. Il y a de la bouffonnerie dans ses manières, l’enjouement brille sur son visage et la vanité éclate dans toute sa démarche ; il plaisante volontiers, volontiers aussi il s’abandonne au rire ; cela se conçoit, car en même temps qu’il a effacé de sa mémoire le souvenir de tout ce qu’il y a en lui de méprisable et de triste, il a groupé sous les yeux de son âme tout le bien qu’il se connaît ou qu’il se suppose, attendu qu’il ne pense que ce qu’il lui plaît et se met peu en peine du reste, s’il le peut ; enfin il ne peut plus ni retenir ses rires ni dissimuler sa sotte joie. Telle on voit une vessie gonflée d’air, si on vient à y faire un petit trou et à la presser ensuite, se dégonfler en sifflant, parce que l’air, en s’échappant par une étroite ouverture, au lieu de se répandre tout à la fois, produit un bruit continu, ainsi voit-on un religieux, quand une fois il a rempli son cœur de pensées vaines et bouffonnes, comme du vent de la vanité que l’heure du silence ne lui permet plus de laisser échapper à pleine bouche, éclater enfin en rires à peine étouffés au fond de sa gorge ; dans son embarras il se cache le visage, il se mord les lèvres, il serre les dents, mais le rire lui échappe malgré lui, et les éclats en retentissent, quelques efforts qu’il fasse pour les arrêter ; en vain place-t-il sa main devant sa bouche, le rire éclate par le nez.

Chapitre XIII. Quatrième degré de l’orgueil, la jactance

Mais quand la vanité a commencé à grandir et la vessie à se gonfler davantage, il faut à l’air un trop plus large, une plus grande ouverture pour s’échapper, autrement la vessie éclaterait. Ainsi en est-il du religieux qui surabonde d’une sotte joie ; s’il ne peut laisser un libre cours au besoin qu’il a de rire, ou témoigner sa gaieté par ses manières, il s’écrie avec Eliu : « Ma poitrine est comme remplie de vin nouveau qui n’a point d’air et qui fait rompre les vaisseaux où on le renferme. » Il faut donc ou qu’il parle ou qu’il éclate il est plein de paroles et son esprit est comme en travail pour enfanter toutes les pensées qu’il a conçues. Il a faim et soif de gens qui l’entendent, à qui il débite toutes ses vanités ; devant qui il répande toutes ses pensées et à qui il dise ce qu’il est et ce qu’il vaut. L’occasion de parler lui est-elle offerte, si la conversation roule sur les lettres, on l’entend citer les anciens et les modernes, les jugements se succèdent sur ses lèvres, et les expressions ampoulées résonnent. Il prévient les questions et répond même à ceux qui ne lui en font point ; il fait la demande et la réponse et coupe la parole à son interlocuteur. Si la cloche donne le signal du silence, les minutes lui semblent des heures, et il demande la permission de continuer l’entretien après que le temps est passé, non point pour édifier, mais pour montrer son savoir. Il pourrait édifier mais ce n’est pas ce qu’il se propose ; ce qu’il veut, ce n’est ni de vous apprendre quelque chose, ni de s’instruire lui-même auprès de vous de ce qu’il ignore, mais c’est qu’on sache qu’il est savant. Est-il question de la religion, aussitôt il vous cite des songes et des visions ; il loue les jeûnes, recommande les veilles et fait par-dessus tout l’éloge de l’oraison : il dissertée avec autant de talent que de vanité sur la patience, sur l’humilité et sur toutes les vertus ; à l’entendre parler, on serait tenté de dire que chez lui « la bouche parle de l’abondance du cœur, et que l’homme de bien tire ces bonnes choses du bon trésor de son cœur. » Si l’entretien tourne au plaisant, alors il est intarissable, ce sujet est précisément son fort. Si vous l’entendez, c’est un fleuve de vanités, un torrent de plaisanteries qui s’échappe de ses lèvres, au point que les esprits les plus graves ne peuvent s’empêcher de rire. Pour tout dire en un mot, reconnaissez la jactance à ce flux de paroles. Je vous ai décrit et nommé le quatrième degré de l’orgueil, évitez-le, mais rappelez-vous-en le nom. Venons-en maintenant, mais avec la même précaution, au cinquième degré que j’appelle la singularité.

Chapitre XIV. Cinquième degré de l’orgueil, la singularité

Celui qui s’élève avec jactance au-dessus des autres, rougirait de ne pas faire quelque chose de plus que ses frères afin de paraître plus qu’eux. Aussi, n’est-ce pas assez pour lui de ce que la règle commune du monastère, ou les exemples des anciens lui prescrivent ; ce n’est pas toutefois qu’il travaille à être meilleur que les autres ; il veut le paraître et si son ambition ne va point jusqu’à mener effectivement une vie plus sainte, il veut vivre du moins de manière à pouvoir dires : « Je ne suis pas comme le reste des hommes. » Aussi est-il plus satisfait de jeûner une seule fois quand personne ne jeûne que s’il jeûnait tout une semaine avec tout le monde. Il préfère une toute petite oraison faite en particulier, à la psalmodie d’une nuit tout entière. A dîner, il jette les yeux de tous côtés, et s’il aperçoit un religieux qui mange moins que lui, il est tout triste de se voir vaincu et se met aussitôt à se restreindre impitoyablement sur le nécessaire, car il craint plus encore de perdre quelque chose de sa gloire que d’endurer les souffrances de la faim. S’il voit quelqu’un plus maigre et plus pâle que lui, il se regarde comme n’étant plus rien et n’a plus de repos. Comme il ne peut pas voir de ses propres yeux son juge, tel qu’il apparaît aux yeux des autres, il considère ses mains et ses bras, il se tâte les côtes il se palpe les épaules et les flancs, afin de juger de la pâleur du teint de son visage, selon qu’il trouve ses membres plus ou moins décharnés. Il se montre d’une grande exactitude pour toutes ses pratiques à lui, mais fort peu fervent pour celles de la règle. Dans son lit il veille, mais il dort au chœur, et après avoir sommeillé toute la nuit pendant que les autres chantent les matines, on le voit rester seul en prière dans la chapelle lorsque tous les autres se reposent dans le cloître (a) après l’office. Cependant il crache, il tousse et pousse dans son coin des gémissements et des soupirs qui remplissent les oreilles de ceux qui se trouvent assis dehors. Toute ces pratiques aussi singulières que vaines lui font une grande réputation parmi les plus simples qui approuvent volontiers ce qu’ils voient, sans discerner quel en est le principe, et qui l’égarent en témoignant qu’ils l’estiment bien heureux

On voit par là qu’il était d’usage de se reposer dans le cloître après le chant des matines. On lit dans la coutume de Cîteaux, chapitre LXXXIX, « Que ceux qui le voudront peuvent - pendant l’été - rester assis dans le cloître, tout le temps qui suit les nocturnes » en hiver on passait le même temps dans la salle du Chapitre, selon le chapitre LXXIV.

Chapitre XV. Sixième degré de l’orgueil, l’arrogance

Il croit tout ce qu’on lui dit, il loue tout ce qu’il fait et ne fait point attention où il va ; il oublie l’intention qui le pousse, dès qu’il sent qu’il a frappé l’opinion, et, tandis que pour tout le reste il s’en rapporte plus à lui-même qu’aux autres, pour ce qui est lui au contraire il s’en rapporte plus aux autres qu’à soi, en sorte que ce n’est pas en paroles seulement ou par une simple ostentation qu’il préfère sa manière de pratiquer la vie religieuse, mais c’est du fond de l’âme qu’il la croit plus sainte que toutes les autres, et toutes les louanges qu’il sait qu’on lui donne, bien loin de les attribuer à l’ignorance ou à la simple bienveillance de ceux qui les lui décernent, il a l’arrogance de les tenir pour effectivement méritées. Ainsi, après la singularité, c’est à l’arrogance que nous donnerons le sixième rang. Après l’arrogance vient la présomption qui est le septième degré de l’orgueil.

Chapitre XVI. Septième degré de l’orgueil, la présomption

En effet, comment celui qui pense l’emporter sur tout le monde, ne présumerait-il pas plus de lui que des autres ? Il s’assied au premier rang dans les réunions, répond le premier dans les conseils, se présente sans être appelé, et s’ingère là où il n’a pas besoin de se mêler ; il remet en ordre ce qui est déjà rangé et refait ce qui est fait, car il ne tient pour bien rangé et bien fait que ce qu’il a rangé et fait lui-même. Il juge les juges eux-mêmes et prévient leur jugement. S’il ne se voit point promu au prieurat, quand le temps est venu pour lui d’aspirer à cette charge, il pense que son abbé lui est hostile ou qu’il a été trompé. Si on ne le charge que d’un médiocre emploi, il s’en offense mais le dédaigne, convaincu qu’il ne doit pas être employé à de si petites choses, quand il se sent capable des plus hautes fonctions. Mais cet homme qu’on voit si empressé à s’ingérer en tout avec plus de présomption encore que de bon vouloir, ne peut certainement manquer de tomber dans quelque faute. Or, c’est au prélat à reprendre ceux qui manquent ; mais comment celui qui ne peut croire qu’il soit ou qu’on le regarde comme étant en faute, conviendra-t-il qu’il a failli en quoi que ce soit ? Aussi, quand on lui reproche quelque chose, ses torts au lieu de disparaître, augmentent ; et alors, sous le coup d’une réprimande, si vous voyez que son cœur se laisse aller à des paroles de malice, soyez assuré qu’il est tombé au huitième degré de l’orgueil qui est la défense du péché.

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