Fabrique de sens
 
Accueil > Oreille attentive > VIP, avec Alain Rey et Étienne Tarneaud

VIP, avec Alain Rey et Étienne Tarneaud

Émission V.I.P. du 01 mars 2014, transcrite par Taos AÏT SI SLIMANE
Sur ce site on peut retrouver Alain REY dans d’autres transcriptions :
-  Du jour au lendemain, avec Alain Rey
-  Fabrique de l’Histoire / Histoire des dictionnaires avec Alain Rey

Édito sur le site de l’émission : Un « puits de science », une expression qui lui colle parfaitement à la peau même si lorsqu’on l’emploie à son propos, il dit avec ironie : « les puits, on tombe dedans ». Reste que la collection de son savoir impressionne. Co-créateur des célèbres dictionnaires Robert, Alain Rey a rédigé une trentaine d’ouvrages consacrés à la langue française. Athée, il reste fasciné par l’histoire des religions et pour son second ouvrage publié chez Plon dans la collection des dictionnaires amoureux, il a choisi de s’intéresser au diable. Par ce livre, qui n’est pas une apologie du Diable et n’exprime naturellement pas les convictions des catholiques, Alain REY nous apprend notamment la différence entre croire « en » Dieu et croire « au » diable, et comment selon lui s’est construite par les mots, l’entité aux mille noms. En seconde partie d’émission, Étienne TARNEAUD, qui s’est fait connaître pour avoir adapté le récit de Jonas en comédie musicale, rejoint le plateau pour présenter Tobie et Sarra. Une nouvelle création, qui comme la précédente, n’est pas un simple spectacle sur un récit biblique mais se veut un outil pour la nouvelle évangélisation.

Emmanuelle DANCOURT : Même après dix ans d’émissions V.I.P. (Visages inattendus de personnalités), on arrive encore à innover et à trouver des gens que l’on n’avait jamais reçus, et des métiers notamment. Eh bien, oui, nous n’avions jamais eu de linguiste et de lexicographe à V.I.P., nous en avons un, on s’est dit tant qu’à faire autant prendre le meilleur, le plus sympathique, et le mieux habillé en plus, Alain REY, ravie de vous recevoir dans V.I.P., bonjour !

Alain REY : Ravi de procurer ce ravissement !

Emmanuelle DANCOURT : Moi je vous ai découvert, peut-être comme beaucoup de Français, je ne sais pas, d’abord à travers la collection des dictionnaires Le Petit Robert. Vous êtes à l’origine, on peut dire, de la collection. Puis, plus tard en radio, sur France Inter, pendant 13 ans, je crois, que vous avez fait cette petite chronique : « le mot de la fin »

Alain REY : Exactement.

Emmanuelle DANCOURT : Vous m’avez éveillé à la saveur des mots, déjà à leur signification puis à leur saveur, et vous continuez aujourd’hui avec des Dictionnaires amoureux. Il y a eu le Dictionnaires amoureux des dictionnaires, il y a quelques temps, évidemment, et puis un nouveau dictionnaire qui arrive, le Dictionnaire amoureux du diable, donc ça, cela va nécessiter peut-être une petite explication pour nos téléspectateurs, …

Alain REY : Oh, certes !...

Emmanuelle DANCOURT : … qui se disent : « qu’est-ce que c’est que ça, enfin ? ! Un Dictionnaire amoureux du diable, dictionnaire est-ce que c’est bien catholique tout cela ? » Non, ce n’est pas très catholique tout cela.

Alain REY : C’est assez catholique, plus qu’on ne le pense.

Emmanuelle DANCOURT : … Ah, c’est catholique, expliquez-moi.

Alain REY : L’idée que le mal est représenté par des personnages est une idée aussi vieille que l’humanité, parce que la croyance en des esprits qui sont supérieures à l’être humain et qui dans une certaine mesure gouvernent sa destinée a toujours existée. Alors, certains esprits ce sont les esprits des morts, mais parmi les esprits des morts y a évidemment les esprits des ancêtres, qui sont essentiels, on le voit bien avec la culture chinoise, par exemple, mais c’est vrai en Afrique, et c’est vrai dans énormément de cultures orales de l’humanité. Puis progressivement vient l’idée que parmi les manifestations du sacré, il y a des manifestations qui sont liées au mal, à tout ce qui est très, très dur dans la condition humaine, à commencer par cette chose qui est insoluble, sauf à avoir des symboliques très fortes, qu’est la mort. À partir de là se construisent des croyances dont la plupart font référence à des divinités, bonnes ou mauvaises, puis à des démons, bons ou mauvais. Alors, quand je dis divinité, c’est évidemment quelque chose qui va aboutir en la croyance en un Dieu unique, mais ça, il faut quelques millénaires pour que cela se produise, et quand je dis : esprit bon ou mauvais, on va passer par la notion grecque du daïmon, qui n’est pas notre démon, puis, progressivement, il va y avoir une sorte de concrétisation de toutes les formes du mal surnaturelles et supérieures à l’homme, incarnées dans un personnage majeur, qui va être le diable. Et ça, c’est une affaire chrétienne. C’est à partir de certaines données de la Bible, donc du Judaïsme tardif et des religions de l’Antiquité iranienne, qui sont dualistes c’est-à-dire qu’il y a un Dieu bon et un Dieu mauvais, et ce Dieu mauvais n’est pas le diable parce qu’il est au même niveau que le Dieu bon, alors que le diable va être plus tard, pour le Christianisme, un ange déchu. Et l’ange est une création divine, donc, il est inférieur à Dieu.

Emmanuelle DANCOURT : Tout cela, Alain REY, évidemment vous l’expliquez. Il y a d’ailleurs un avant-propos, où vous expliquez quel est votre propos avec ce Dictionnaire amoureux du diable. Vous n’êtes en aucun cas sataniste, …

Alain REY : Absolument pas.

Emmanuelle DANCOURT : … vous ne faites pas l’apologie du démon, soyons très clairs. Vous êtes athée, ça vous dites clairement.

Alain REY : Je le dis. J’ai un article sur la croyance : croyance en Dieu, croyance au diable, vous remarquerez qu’en français ont fait une nuance …

Emmanuelle DANCOURT : J’avais noté ça, la différence sémantique entre en Dieu et au diable. Vous traduisez cela comment, vous ?

Alain REY : La croyance en Dieu, cela veut dire que l’on est dedans. La croyance en Dieu, c’est une croyance en intime, dans laquelle la personnalité tout entière de l’être humain va se fondre avec Dieu. Les mystiques ont expliqué cela admirablement. J’ai beau être athée, j’ai une admiration sans bornes pour Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, et pour beaucoup d’autres du Moyen Âge. Je parle beaucoup de Hildegard von Bingen, peut-être aussi par féminisme, parce que je trouve intéressant de sortir dans ce Moyen Âge, qui est souvent accusée de lourdeur machiste, une femme qui avait une influence énorme sur son temps, qui a communiqué avec des grands de ce monde, avec l’Empereur d’Allemagne, etc., et qui est à la fois une immense musicienne, une encyclopédiste étonnante, un personnage très dur d’ailleurs, qui détestait le rire. Il y a un chapitre sur le rire, qui était considéré comme diaboliques justement. Ça, on peut peut-être y revenir plus tard, parce que c’est intéressant sur le plan des contenus culturels. Ce qui m’a intéressé dans le diable, c’est que progressivement il a investi tout un pan de la culture : la statuaire romane, par exemple, la peinture flamande de la Renaissance, puis ensuite toutes les réalisations esthétiques musicales ou XVIIIe et au XIXe siècle jusqu’à Goethe avec l’invention de Méphistophélès Faust et Marguerite. Cela a été un thème absolument central dans la littérature, dans la poésie, jusqu’à des d’immenses poètes comme Baudelaire, il suffit de penser aux Litanies de Satan, et au fait qu’il se sentait toujours accompagné par le diable, qu’il haïssait, mais c’était la mauvaise partie de lui-même, qui est lui paraissait insupportable. Et tout ceci me paraît être un apport culturel fantastique dans le monde chrétien, qui a été un peu perverti par les Anglo-saxons, pour aboutir dans les satanismes absurdes et parfois criminels des États-Unis au XIVe et au XXe siècle.

Emmanuelle DANCOURT : C’est sûr que quand on fait un dictionnaire comme celui-là, on essaie d’être exhaustif, dans la limite de ce que permet l’éditeur évidemment, il y a différentes entrées, il y a tout un trait effectivement artistique, dont vous parlez, il y a tout le bestiaire aussi, rattaché au diable, et puis vous avez réussi, il n’y en a pas assez à mon goût, à glisser un petit peu des choses plus personnelles. Certains Dictionnaires amoureux sont extrêmement personnels. Quand on a reçu Yann QUEFFÉLEC, sur son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, c’est sa vie. Là, des fois on voyait poindre un petit peu le petites Alain REY enfant, je me suis dit chouette, et ce qui est très joli, c’est que cela arrive dans la définition sur l’ange, d’un seul coup vous nous parlez de vos parents, qui, dites vous : « Ils me collent un ange gardien sur le dos, ça m’a fait culpabiliser, j’ai envoyé balader tout ça », cela ne vous a pas convenu, convaincu, mais on en apprend un petit peu sur vous à ce moment-là, parce que vous, vous avez une éducation hyper-catholique en fait.

Alain REY : Hyper-catholique, très culpabilisante, justement, et c’est, je pense, la difficulté …

Emmanuelle DANCOURT : Catholique pas très bien faite, on va dire.

Alain REY : Je ne sais pas si l’on peut avoir une éducation religieuse très bien faite, parce qu’il y a toujours des frontières qui sont très, très difficiles à gérer.

Emmanuelle DANCOURT : Dieu est amour, ce n’est pas ce que l’on vous a dit ?

Alain REY : Bien sûr, mais il y a le problème de la sexualité, du comportement, de l’honnêteté, du mensonge …

Emmanuelle DANCOURT : De la morale, vous voulez dire, d’accord.

Alain REY : … de la morale, et les péchés capitaux, sont quand même quelque chose de terrible, parce que certains sont évitables par les enfants, mais ce n’est pas évident d’éviter toujours le péché d’orgueil, … Je veux dire que cette éducation donne des résultats qui sont à la fois une ouverture d’esprit sur le surnaturel et sur ce qui domine l’être humain, ça c’est extrêmement positif, mais en même temps sur le plan de la morale personnelle ou bien ça passe ou bien ça casse, comme on dit.

Emmanuelle DANCOURT : Et chez vous cela a cassé. Chez vos deux sœurs s’est passé et chez vous, ça a cassé.

Alain REY : Oui, mais très progressivement. Je ne suis pas violent, j’ai eu une sorte de désaffection, et puis il y a une influence des lectures. Je dois dire que j’étais fortement sartrien quand j’avais 18-20 ans, et ça évidemment, en passant par l’existentialisme, Heidegger, mais je n’ai jamais exclu des lectures chrétiennes.

Emmanuelle DANCOURT : Oui, parce que vous parlez beaucoup de Saint-Augustin.

Alain REY : Saint-Augustin est un de mes favoris, parce que je pense c’est un des plus grands esprits de l’histoire de l’humanité, à la fois comme théologien, parce qu’il a abordé des problèmes, qui pour moi sont rationnellement insolubles, mais qu’il a su aborder avec sa sensibilité. C’est quand même l’auteur des Confessions, qui est un des chefs-d’œuvre absolu de la littérature, et en plus, ça très peu de gens le savent, c’était un immense linguiste. Un de ces livres c’est De Magistro, Le Maître, dans lequel il discute avec son fils Adéodat, le malheureux est mort 18 ans. Adéodat, avait 14-15 ans, discute avec son papa, et il y a une espèce de vivacité de penser chez les deux, l’adulte et l’enfant, dans la façon dont les mots nous parlent, et dont on parle des mots, qui évidemment fait que Saint-Augustin peut être un des saints-patrons de la linguistique.

Emmanuelle DANCOURT : Vous avez initié la collection des Petits Robert, Alain REY, on connaît deux dictionnaires : Le Larousse, Le Littré, le Dictionnaire de l’Académie française, bien sûr Le Petit Robert, comment est-ce que, à votre avis, les dictionnaires reflètent l’évolution de la société ? Est-ce que le langage et le vocabulaire sont vraiment en prise directe finalement avec notre société ?

Alain REY : Complétement, pour moi c’est une très grande leçon, c’est de m’apercevoir progressivement que si on voulait parler des mots, il fallait les considérer comme des sortes de fenêtres sur la société et sur la pensée d’une époque. Un des très grandes lexicographes françaises, Antoine FURETIÈRE, il travaillait à l’époque de Louis XIV, et si on veut vraiment savoir ce qu’il y avait dans la tête d’un Français cultivé, bourgeois - parce qu’il n’était pas noble, il était bourgeois - à cette époque-là, il y a deux lectures qui me paraissent indispensables, l’une, c’est classique, ça sera Les mémoires de Saint Simon, qui a évidemment un regard critique et même satirique parfois de la société de la Cour, mais ce n’est qu’une partie de la société, alors que dans le dictionnaire de FURETIÈRE tous les domaines sont traités, toutes les idéologies sont reflétées, et c’est quelqu’un qui était assez libre d’esprit, il a été exclu de l’Académie française, parce qu’il leur avait fait des misères, en faisant un dictionnaire qui était un petit peu copié, en partie, sur celui de l’Académie, mais qui était meilleur et plus riche, et on a là-dedans une description de la société, qui n’est même pas volontaire, puisque c’est les mots dont il parle, mais partant des mots évidemment il révèle les choses. Et pour moi, c’est un précurseur de l’époque des Lumières et de l’Encyclopédie de Diderot, ce qui est très étrange à cette époque-là, tout en ayant une idéologie extrêmement classique à l’époque. Mais voilà, on peut avoir en lisant un dictionnaire, et aussi Le grand dictionnaire universel de XIXe siècle, de Pierre LAROUSSE, qui est son œuvre maîtresse, son œuvre majeur, beaucoup plus importante que Le Petit Larousse, et qui a été fait entre 1850 et 1870-80, et où on a une description de la société à cette époque-là, des débuts de la Troisième République, par exemple.

Emmanuelle DANCOURT : Vous, le premier Petit Robert, qui est sortie, c’était en 1964, si on compare un Petit Robert de 1964 avec un Petit Robert d’aujourd’hui, qu’est-ce qu’ils vont nous dire ces dictionnaires ?

Alain REY : Ils vont nous dire que la société a évolué, que par exemple il y a des ouvertures d’esprit pour en venir à ce domaine, qui n’est pas celui du diable mais qui est celui de Dieu, la conception des vocabulaires de la religion, qui était exclusivement catholique romaine dans les années 50, va devenir progressivement, je dirais plus éclectique, en ouvrant à des réalités des religions protestantes - parce qu’il faut en parler au pluriel : calviniste, luthérien ou évangéliques américains, ce n’est pas du tout la même chose - et puis à l’Islam et à d’autres religions ou à d’autres philosophies religieuse, comme le Bouddhisme, des choses de ce genre. Donc, si vous voulez, ça, c’est un élargissement du point de vue qui va se refléter dans les mots, par exemple, la définition va devenir différente pour une chose de croyances, l’idée d’Esprit, de l’ange, de Dieu, l’idée de diable aussi. Et puis naturellement, il y a la société même qui bouge. Imaginez que la définition de mariage n’est plus la même aujourd’hui …

Emmanuelle DANCOURT : Bien sûr.

Alain REY : … qu’elle l’était il y a un certain temps, qu’elle est fonction du pays où on est, parce qu’elle est fonction du droit. Le droit français n’est pas le droit néerlandais qui n’est pas le droit de l’Égypte, qui n’est pas le droit de la Chine populaire actuellement. Donc, tout cela suppose une réflexion qui est plus générale. L’idée c’est que la langue française doit refléter la totalité des pensées sur la planète. C’est le thème de du dictionnaire que j’ai dirigé avec Daniel MORVAN, qui s’appelle Dictionnaire Culturel en Langue Française non pas de la langue française.

Emmanuelle DANCOURT : Justement, c’est très intéressant. Il y a un autre ouvrage qui est sorti après Le dictionnaire amoureux, dont on pas, il s’appelle Le voyage des mots : De l’Orient arabe et persan vers la langue française, avec de très belles calligraphies de Lassaâd MÉTOUI, c’est incroyable de lire cet ouvrage-là. C’est votre dernier né, Alain REY. Il pèse son petit poids, un beau bébé !

Alain REY : Oui, c’est beau bébé, et c’est un beau livre à cause des calligraphes de Lassaâd, qui sont bénéfiques.

Emmanuelle DANCOURT : 0n découvre, par exemple si je décris une pièce, je dis dans cette pièce il y a un sofa, un matelas, un pyjama de taffetas qui est posé sur ce matelas, un divan, etc. je n’ai utilisé que des mots d’origine arabe.

Alain REY : Oui, oui, c’est ça.

Emmanuelle DANCOURT : Il y a des mots, on le sait, babouche, vous me dites que c’est un mot arabe, on n’apprend pas grand-chose, vous me dites que pyjama est arabe, là je me dis : ah, tiens !

Alain REY : On le croyait indien bien sûr, parce que ça venait par l’anglais de l’Inde, mais le mot, avait été adopté par les Indiens, venant de la civilisation arabo-islamique.

Emmanuelle DANCOURT : Je ne sais pas si les téléspectateurs qui ne suivent ça les passionne mais moi cela m’intéresse parce que vous nous faites totalement voyager sur des mots quotidiens.

Alain REY : Oui, c’est pour cela qu’on a appelé cela Le voyage des mots parce que c’est vraiment toute la Méditerranée qui est concernée, même plus loin, pour montrer à quel point les civilisations sont tributaires les unes des autres en matière de vocabulaire, et qu’on ne peut pas exprimer le monde qui nous entoure en n’utilisant pas des mots qui ont été créés dans d’autres langues. Vous savez, la Renaissance, c’était l’italien, au XVIIe siècle c’était l’espagnol qui influençait le français, aujourd’hui c’est plutôt l’anglais, mais aux époques du Moyen Âge mot comme chiffres par exemple, qui est tellement important, c’est toutes les mathématiques qui sont là, c’est entièrement arabe, mais ça reflète une réalité. Cela veut dire que les mathématiques, et le calcul, étaient plus avancées au VIIIe siècle dans la civilisation arabe qu’elles ne l’étaient en Europe occidentale.

Emmanuelle DANCOURT : Il y a toute votre prose qui nous explique tout cela, mais par l’idée de mettre la calligraphie en face qu’est-ce que vous vouliez faire comprendre, vous deux, l’artiste d’un côté et le linguiste de l’autre ? Qu’est-ce que vous essayez de mettre en rapport ?

Alain REY : Ce que l’on met en rapport, c’est un petit peu ce portrait artistique des mots que deux civilisations ont porté au plus haut, au point de vue culturel, qui sont l’écriture arabe et l’écriture chinoise. Toutes les deux ont produit en Chine, au Japon et dans les pays arabisants, de cultures arabe, et persanes aussi, puisque l’écriture arabe marche aussi et a marché en Turquie jusqu’à à Kemal Atatürk, c’est une idée qui montre qu’avec l’écriture, la représentation physique, matérielle des mots, on aboutit à la fois à une œuvre d’art et à un message spirituel, en même temps qu’on transmet le sens du mot. Donc, il y a un côté très matériel, un côté de la communication, et il y a un côté qui est l’expression par les signes, une expression qui est celle de la beauté et de la spiritualité. Alors, il faut entrer dans le détail, parce que dans la calligraphie arabe, il y a cet élément très étonnant, qui est qu’il n’y a que trois voyelles qui sont écrites, et les autres sont écrites presque à volonté, c’est pour cela que c’est très souple au point de vue vocalique, et ses voyelles sont le souffle de la pensée, qui est à l’intérieur du mot. Donc, il y a toute une philosophie du langage, qui est la mienne, qui est qu’il faut redonner aux mots leur spiritualité, leur force, leur couleur, leur goût leur saveur, par rapport à la simple signification toute plate et tout directe. Donc, c’est un message.

Emmanuelle DANCOURT : Honnêtement, c’est réussi. On a dû vous la poser mille fois cette question, ça fera juste une fois de plus, il y a un mot particulièrement dont vous goûtez la saveur plus que tout autre mot, qu’il soit d’ailleurs français ou étranger ? Ou, un dernier mot trouvé qui vous réjouit ?

Alain REY : Je ne peux que répéter, la question m’a été posée souvent, vous avez raison, Bernard PIVOT l’avait fait parce que je suis passé plusieurs à l’émission « Apostrophe »

Emmanuelle DANCOURT : Ah, j’ai été copiée par Bernard PIVOT ! smiley sourire

Alain REY : … l’émission « Apostrophe », qui a disparue depuis longtemps, et il m’avait demandé à l’issue d’une de ces émissions : « Quel est votre mot préféré ? », et très spontanément, j’avais répondu quelque chose qui explique peut-être pourquoi j’ai fait un Dictionnaire amoureux du diable, c’est l’adjectif luciférien, parce que je trouvais que dans l’adjectif luciférien, il y avait à la fois le message du latin, porteur de lumière. Vous savez que l’histoire du mot Lucifer est extraordinaire, parce que c’est un ange, il représente un Dieu de l’Antiquité qui est un Dieu astre, c’est le culte des astres. Donc, le porteur de lumière, c’est la planète vénus initialement, dans l’Antiquité. Et cet ange, va choir par péché d’orgueil, va s’opposer à Dieu, dans la symbolique chrétienne, et devenir au IVe siècle, parce que cela ne se passe pas tout de suite, cela met un certain temps, un personnage négatif, et finalement le représentant de Satan, qui est l’ange déchu. Je trouve que le côté négatif, diabolique, avec derrière ça le côté positif de l’ange, porteur de lumière, pour moi c’était toute l’ambiguïté des croyances, de la nature humaine avec le bien et le mal mélangés dans un même personnage. Et c’est vrai que le personnage de Lucifer a toujours été fascinant pour les hommes, comme Satan, pour les Anglo-saxons, grâce Hamilton, parce que il y a une histoire littéraire extraordinaire du diable, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Emmanuelle DANCOURT : Vous dis que tout est en contradiction, chez vous aussi finalement. Vous nous dites, je suis athée, j’ai rejeté ma religion d’origine, etc., mais moi j’ai tendance à penser que si on croit au diable on croit forcément en Dieu, l’un ne va pas sans l’autre, d’ailleurs le pape François l’a rappelé il y a peu de temps, il faut prendre le diable très, très au sérieux.

Alain REY : Absolument.

Emmanuelle DANCOURT : Cela doit vous interpeller quelque part …

Alain REY : Ce qui m’interpelle, c’est que je connais beaucoup de chrétiens qui croient en Dieu, mais qui ne croient plus vraiment au diable, qui ne croient plus en l’enfer, avec les peines éternelles, …

Emmanuelle DANCOURT : D’où le rappel du Pape …

Alain REY : … d’où le rappel du Pape, qui espère redonner une certaine vitalité à la croyance en un esprit du mal. Quant à l’ambiguïté que représente Lucifer, le bien et le mal, elle est entièrement exploitée par un poète comme Victor Hugo, un poète pas vraiment agnostique, il n’est pas chrétien mais déiste, et surtout il est optimiste, mais si on envisage le diable comme étant ce qui explique ce qu’il y a de mal dans l’histoire de l’humanité et dans la nature humaine, en cela il est nécessaire. C’est pour ça que je pense que je n’avais pas eu besoin de signer un pacte avec le diable pour écrire un livre sur le diable mais au contraire de reconnaître qu’il y a dans le personnage de Satan, tel qu’il est traité, par exemple dans la littérature au XVIIIe et XIXe siècle, quelque chose de, je dirais pas de positif, mais quelque chose qui est en révolte permanente. Donc, il y a quelque chose de Prométhée, tous ces personnages qui se mettent eux-mêmes en danger et qui font le mal, il y a un écrivain très important, européen, qui représente cette pulsion diabolique dans le bien et dans le mal à la fois c’est BYRON. BYRON qui est un homme remarquable, qui est un des auteurs de l’indépendance de la Grèce par rapport à l’Empire ottoman, qui en même temps manifeste que tous ces personnages ont quelque chose de satanique. Tout le romantisme est coloré par ça, et cela fait partie un petit peu des pulsions romantique, en dehors de toute croyance religieuse, qu’ils soient croyants ou pas, il y a cette croyance dans le diable. Il y a aussi toute une partie de l’humanité qui croit en des esprits mauvais sans avoir des convictions qui sont compatibles avec le monothéisme. Mais, c’est le monothéisme qui fait que le diable est important. Le diable est essentiel dans le Christianisme, aussi bien un protestant que catholique, et il est essentiel dans l’Islam, parce que encore aujourd’hui le hadj, c’est-à-dire celui qui va faire son pèlerinage à la Mecque, la première chose qu’il fait en arrivant à la Mecque est d’aller lapider la statue de Satan, ça reste une sorte de conviction. Et, Satan, dans le Coran est appelé le lapidé. Voilà, c’est une chose très étonnante. Et Satan du Coran n’est pas tout à fait identique au Satan chrétien, parce que le Satan chrétien est en révolte contre Dieu, c’est un anti-Christ, il est contre le Christ, alors que le Satan qui s’oppose à Allah. Savez-vous pourquoi il s’oppose à Allah ? C’est parce qu’Allah a créé l’homme et a demandé à tous ses anges d’adorer sa création, et Iblis, c’est son nom, qui est le Satan du Coran, répond à Allah : « Tu me demandes d’adorer un être que tu as fabriqué avec de la boue - c’est ainsi dans le Coran, c’est le limon de la terre, c’est un mythe très antique, qui est aussi dans la Bible – mais et moi tu m’as créé avec du feu », parce que c’est un ange, quelqu’un créé avec du feu ne peut pas adorer un résultat de la boue. Satan ne se rend pas compte que cette création avec de la boue est inspirée, c’est le côté disons qui forme l’homme, par Dieu lui-même. Donc, il insulte Dieu en refusant d’adorer l’homme. Et ça, c’est un mythe très, très intéressant, et très important, que les non-musulmans ne connaissent pas et que d’ailleurs beaucoup de Musulmans aujourd’hui ont malheureusement oublié, parce que ça fait réfléchir.

Emmanuelle DANCOURT : Comme je le disais, c’est un dictionnaire, il y a plusieurs entrées. Il y a une entrée qui parle d’Asmodée, c’est l’un des nombreux noms du diable, il y en a beaucoup. Alors, je me suis particulièrement arrêté dessus, je vous expliquer pourquoi, dans cette deuxième partie de l’émission va arriver un deuxième invité, un jeune chanteur, qui chante très bien, qui compose et qui met en place des comédies musicales catholiques dans un but d’évangélisation, et la toute dernière en date, c’est Tobie et Sarra, dans laquelle Asmodée est présent, je crois que vous allez avoir beaucoup de choses à vous dire. Alain REY, je vais vous présenter Étienne TARNEAUD, qui va venir nous rejoindre sur la banquette rouge de V.I.P., qui joue le rôle d’Asmodée, mais regardez, on lui donnerait le bon Dieu sans confession smiley sourire

Alain REY : Bonjour Asmodée !

Étienne TARNEAUD : Enchanté !

Alain REY : Je vais enfin rencontrer un personnage de mon dictionnaire.

Emmanuelle DANCOURT : Voilà, on a été le chercher pour vous. Vous connaissez le principe de l’émission, Étienne, avant qu’on parle de vous, de votre actualité, avant qu’on revienne sur dictionnaire d’Alain REY, je voudrais d’abord avoir votre retour sur cette première partie d’émission, très dense, on a quelqu’un qui sait beaucoup de choses en face de nous, sur tout un tas de thèmes, bien plus avant que vous et moi réunis, qu’est-ce que vous en avez retenu, vous, de ce qu’a pu dire Alain REY, dans cette première partie ?

Étienne TARNEAUD : Moi, j’ai été très touché parle par le mot savoir, par votre savoir, et aussi parce qu’à un moment vous avez lié le savoir et la saveur à travers le langage, et c’est exactement ce qui me touche, ce qui porte un peu aussi notre travail, c’est la force du langage, le fait qu’il est savoureux, qu’il nourrit la pensée, qu’il nourrit la vie. Donc, ça, cela me touche beaucoup. Moi, je buvais vos paroles. Ce n’est pas une flatterie, je suis très, très touché par ce savoir.

Emmanuelle DANCOURT : Finalement, pour tous les deux, tout par mot. Pour Étienne, quand vous dites, je suis touché par la Parole, pour vous c’est la Parole avec un grand P, comme vous le disiez, vous faites œuvres d’évangélisation, dans cette nouvelle évangélisation qui est à la fois tout feu tout flamme, et en même temps très réfléchie, et vous passez par ce que vous savez faire, sur vos talents vos talents de chanteur - il chante super bien, on va voir ça tout à l’heure, on va entendre ça – de compositeur, de l’art visuel aussi, et vous êtes dit : « Voilà, moi je vais parler d’Asmodée, de Tobie, de Sarra, de Jonas dans un premier temps, une première comédie musicale, en passant par la comédie musicale », ce qui est pas tout de suite la première idée d’évangélisation qu’on peut avoir, pour Étienne si, c’est son truc.

Alain REY : Là, il s’agit de Bible et pas d’Évangile, c’est un autre univers.

Étienne TARNEAUD : C’est ça, c’est une vision élargie. Au fond, d’une certaine façon, à travers les deux spectacles qu’on comporte maintenant : Jonas, depuis 2008, puis Tobie et Sarra, depuis 2013…

Emmanuelle DANCOURT : 35 000 spectateurs déjà, Jonas.

Étienne TARNEAUD : Et même 40 000.

Emmanuelle DANCOURT : 40 000, c’est monté depuis.

Alain REY : C’est énorme !

Étienne TARNEAUD : Jonas, on va attaquer la septième saison.

Alain REY : J’aimerais autant avoir de lecteurs smiley sourire

Étienne TARNEAUD : Mais, certainement, vous les avez. En fait comment pouvoir utiliser le langage et toute la richesse de la Bible ? Au fond, à la fois comme un outil d’évangélisation, mais une évangélisation qui est large. On s’aperçoit d’une chose, c’est qu’à travers ces spectacles, des personnes qui ne remettraient plus les pieds dans l’église, à travers le lieu qu’est le théâtre, un lieu neutre sont touchées par les messages d’humanité du texte de Jonas et du texte de Tobie et Sarra, qui sont certes des messages religieux, évidemment, et qui touchent évidemment toute personne qui a la Foi, mais d’une certaine façon ces spectacles ne postulent pas dans le cœur des personnes qui viennent voir le spectacle qu’elles aient la Foi. D’une certaine façon, ces spectacles font grandir en humanité les personnes.

Emmanuelle DANCOURT : On n’est pas dans le matraquage d’une religion, l’agression, …

Étienne TARNEAUD : Non, absolument pas.

Emmanuelle DANCOURT : Ce qui pourrait faire fuir quelqu’un comme Alain REY smiley sourire

Alain REY : Écoutez, les grands textes religieux ne sont jamais dans le matraquage, parce que ce soit les textes en hébreux de la Bible, auxquels nous n’avons accès malheureusement que par des traductions qui les ont un peu trahis, parce que en passant au grec c’était déjà la cause de modifications qui sont assez importantes, et en passant au latin, le cher Saint-Jérôme, patron des producteurs, ce n’est pas le meilleur traducteur du monde, parce que la version latine de la vulgate, cela dit bien ce que cela veut dire, c’était destiné à être lu par plus de monde et ça c’est réussi sur le plan sociologique de la communication, mais c’était au prix d’un certain nombre d’aplatissements et de trahisons. Mon grand ami, malheureusement disparus, Henri MESCHONNIC a passé 20 ans de sa vie à retraduire la Bible originale, en partant de versets hébraïques, parce qu’il y a en plus une densité. Vous parliez de la force des mots, il est certain que le verset biblique au point de vue poétique, avec ses longues et ses brèves, avec son jeu des voyelles, avec sa syllabation qui est extrêmement compliquée, la cantillation, etc. Tout cela a donné quelque chose qui linguistiquement, c’est presque du théâtre déjà. C’est une diction nécessaire. Et on a la même chose avec le grec des Évangiles, et la même chose avec l’araméen, qui, lui, n’a pas laissé de textes religieux aussi importants mais qui a eu une importance absolument immense dans la formation de la culture de toute la Mésopotamie, pendant deux millénaires. Et ce sont des langues sémitiques toutes celles-là. Et, à côté de ça, il y a des Persans, avec cette langue indo-européenne qu’est le persan, et l’ancien pelvi, par exemple, transmet tout le message du dualisme, avec le Dieu bon et le Dieu mauvais, qui a certainement servi à l’élaboration du personnage du diable après dans le Premier christianisme maintenant. C’est trois millénaire de réflexion et de spiritualité, parce que tout à l’heure on disait la saveur des mots il y a le côté humain, il y a le côté psychologique, il y a le côté psychanalytique aussi, qui est très important, et puis il y a cet aspect spirituel supérieur qui peut être interprété comme le verbum en latin, c’est-à-dire la parole du Christ. Mais que l’on soit athée ou que l’on soit croyant, la force du mot est quelque chose d’inévitable. La pensée se fabrique avec des mots, on ne pense pas de la même façon quand on a la syntaxe du français ou quand on a la syntaxe de l’allemand, avec le verbe à la fin de la phrase. C’est fondamental.

Emmanuelle DANCOURT : Je vous propose qu’on regarde, peut-être pour qu’Alain REY, se rende un petit compte de ce que vous faites, Étienne, les spectateurs aussi. Peut-être d’abord Jonas d’abord, parce qu’historiquement, c’est la première comédie musicale …

Étienne TARNEAUD : C’était le premier spectacle, en 2008

Emmanuelle DANCOURT : On va regarder un extrait de ce qu’est Jonas, cela vous donner une idée du professionnalisme aussi de ces gens-là. Regardez.

Alain REY : Avec plaisir.

[Extrait de la comédie musicale]

Emmanuelle DANCOURT : C’est assez bluffant, honnêtement.

Alain REY : Magnifique !

Emmanuelle DANCOURT : Étienne TARNEAUD, vous n’avez certainement pas le budget des grandes comédies musicales qui ont pignon sur rue, mais en termes de composition, de chant, de costumes, ça se tient carrément, la mise en scène…

Étienne TARNEAUD : En fait, mon intuition, elle était là, quand j’ai senti, comme je pense une grâce Pascal, un cadeau, parce que je ne connais pas le solfège, je me suis mis à entendre en 2004-2005 des mélodies, les unes après les autres, et très rapidement on a convenu avec mon alter ego artistique, ma mère, Jocelyne TARNEAUD, d’écrire une comédie musicale, parce que c’était un peu mon histoire, je suis d’une famille nombreuse, sept enfants, et les parents avaient vraiment ce désir, au moins une fois par an, de pouvoir nous emmener voir un beau spectacle. Souvent, on a vu de belles comédies musicales à Paris autres, et c’est un mode de spectacle qui allie à la fois le théâtre, le chant, la danse, qui est très complet visuellement, dans sa forme, et je m’étais dit, parce que j’ai toujours chanté de tout petit, comme une respiration, il n’y a pas un jour qui passe où je ne chante pas. Il y a surtout une chose que j’ai vue, qui me troublait, c’est que quand je chantais les personnes étaient comme étonnées, comme un cadeau. J’ai toujours pensé que le fait d’entendre les chansons était un cadeau, qui me dépasse, qui est vraiment une œuvre de Dieu, et ses cordes vocales qui font ce travail pour sa gloire à lui. Voilà. C’est pour ça que quand j’ai senti qu’on était en train d’écrire cette comédie musicale, je me suis dit Jonas, fondamentalement sa parole n’est pas un propos religieux, quand il va à Ninive, il ne va pas les convertir au Judaïsme, ils ne vont pas se devenir Juifs, puisque de toute façon aujourd’hui Ninive, c’est une terre d’Islam, on se trouve à Mossoul en Irak, ils n’ont pas été circoncis. Donc, il a été envoyé pour les convertir à quoi ? À quoi à leur humanité. Les faire grandir en humanité, parce que la tradition juive dit une chose formidable sur Ninive, souvent on se dit : mais qu’est-ce qu’elle a fait cette ville pour mériter une destruction, le feu du ciel qui tombe comme pour Sodome et Gomorrhe, par exemple ? La tradition juive raconte que la faute de Ninive, c’est une faute d’inhospitalité, une sorte d’oasis dans le désert, et toute personne qui n’a pas la capacité d’apporter quelque chose (de l’argent, un producteur, un artiste, …] à cette ville est condamnée à mourir de faim et de soif à la porte, parce que il y a une seule loi qui est l’inhospitalité. Et c’est devant cet durcissement du cœur de cette ville de Ninive que Dieu a décidé d’envoyer un prophète, qui n’a aucune expérience prophétique avant celle-là, leur dire que si dans 40 jours ils ne changent pas d’attitude, leur ville sera détruite. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus d’humanité, il n’y a plus rien dans cette ville, ils ne sont plus capables de reconnaître dans l’autre, nécessiteux, leur semblable, leur prochain.

Emmanuelle DANCOURT : Alain REY, c’est une histoire que vous intéresse ? En entendre parler par Étienne, Jonas vous étiez déjà un petit peu penché dessus ?

Alain REY : Oui, dans la traduction de MESCHONNIC, il s’appelle Yona, sans le S qui vient du grec.

Étienne TARNEAUD : Qui veut dire colombe.

Emmanuelle DANCOURT : Oui, oui, d’ailleurs le site internet d’Étienne, c’est http://ionamusicals.net, donc il le sait.

Alain REY : Le texte paraît effectivement très beau, et ce message d’humanité, on va le trouver très, très souvent. Alors, évidemment il y a une lecture chrétienne aujourd’hui qui est de transmettre un message d’humanité avant tout message de croyance, puis il y a une lecture plus critique, qui est de dire que c’est la transposition sur le plan moral et psychologique de valeurs propres à la croyance juive, parce que les Juifs étaient assez fort pour diaboliser ce qui n’était pas eux, que cela soit les divinités, les Baal divers, les rois et c’est la chute de ces rois racontée par les grands prophètes hébreux qui est le modèle de la chute des anges après, qui a été construite dans les croyances de la fin du Judaïsme et du tout début du Christianisme, mais complétement modifié par le Christianisme, par l’apparition de ce phénomène unique dans l’histoire des religions, qui est un Dieu unique mais triple, est donc une des personnes est un homme, et ça c’est quelque chose qui a révolutionné la terre entière.

Étienne TARNEAUD : La Trinité.

Emmanuelle DANCOURT : Tout à l’heure j’ai demandé à Alain REY, quel était son mot préféré, il a eu la gentillesse de te réponds. Vous avez un mot qui éclate dans votre bouche comme ça, en saveurs, Étienne TARNEAUD ?

Étienne TARNEAUD : Justement quand vous l’avez interrogé, je me suis dit, cela serait quoi pour moi ?

Emmanuelle DANCOURT : Vous avez bien fait de vous poser la question.

Étienne TARNEAUD : Il y a différents mots, je crois qu’une chose qui me caractérise un peu, c’est la dimension du dynamisme, la vie, vouloir rebondir, ce côté de se dire : va chercher la vie, vas-y.

Emmanuelle DANCOURT : Donc, cela serait le mot vie, finalement.

Étienne TARNEAUD : La vie, oui. La vie dans sa dimension dynamique.

Emmanuelle DANCOURT : Dans sa dimension de mouvement.

Étienne TARNEAUD : Oui.

Emmanuelle DANCOURT : Alain REY, la vie, je vous laisse le mot en pâture.

Alain REY : La vie, le Verbe smiley souriresmiley sourire

Emmanuelle DANCOURT : Voilà, on y est direct.

Étienne TARNEAUD : Il y a du V.

Emmanuelle DANCOURT : Le Verbe, avec un V majuscule, …

Alain REY : Mais c’est du latin …

Emmanuelle DANCOURT : … dans votre Dictionnaire amoureux, il y a une définition que je ne m’attendais pas trouver, Alain REY, je suis tombée sur le mot bonheur, je me suis dit : « Tiens dans le Dictionnaire amoureux du diable, il nous glisse le mot bonheur, l’ami Alain ! » en fait c’est une citation de Gustave Flaubert, je voudrais vous la livrer, pour savoir ce que vous en pensez, Étienne, attention cela fait mal : « Le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer », tung, tung, tung, …

Étienne TARNEAUD : Je trouve que c’est assez juste parce c’est que…

Alain REY : C’est Madame Bovary, …

Étienne TARNEAUD : Je trouve que souvent, d’une certaine façon, si on a une idée un peu figée du bonheur, on peut désespérer très vite, parce que la vie est parfois c’est un peu le contraire …

Alain REY : Absolument …

Étienne TARNEAUD : … tandis que si tu as une vision du bonheur comme étant paroles, événements - pour les Juifs c’est la même chose, parole et événement, c’est le même mot - et ça, je trouve que c’est très touchant, de voir que dans tout événement qui t’arrive, c’est aussi, pour nous les Chrétiens, une parole de Dieu. C’est-à-dire que tout événement qui arrive est sacré, il est porteur de bonheur dans notre capacité à pouvoir répondre, à donner notre liberté, à acquiescer à cet événement. Dans ce sens, si le bonheur est dynamique, et il n’est pas figé : « Il faut absolument que j’aie ça, et si j’ai pas ça, je vais faire une colère », alors oui, je comprends que le démon puisse utiliser le bonheur pour nous désespérer.

Étienne TARNEAUD : Alain REY, avant qu’on ne passe un extrait de Tobie et Sarra, qui est l’autre comédie musicale dont nous allons parler avec Étienne, c’est assez drôle de voir l’athée qui a envoyé tout balader, le jeune homme plein de fougue, plein de Foi, plein de verve et de Verbe à côté de vous, comment percevez-vous Étienne TARNEAUD, qu’on vous « impose » pour l’émission, avec sa Foi et sa fougue tellement contagieuse ?

Alain REY : La croyance différente des miennes n’a jamais été un élément négatif pour moi. D’ailleurs, ce livre en est la manifestation, si vous voulez. On peut très bien ne pas croire au diable, ne pas croire en Dieu et croire en la croyance des autres, croire en la croyance des hommes, et croire aux hommes finalement. C’est ça mon problème, c’est que vu par un Chrétien, et Dieu sait que c’est facile de me faire voir par des Chrétiens puisque ma famille est extrêmement chrétienne, mes deux sœurs sont très pratiquantes, elles me voient comme quelqu’un qui a une morale acceptable mais qui a perdu le sens de cette morale en le transférant sur quelque chose qui était trop douteux et qui est l’humanité. Moi, je m’accroche à cette idée de l’humanisme et c’est toute l’histoire du rejet de Dieu, par exemple chez NIETZSCHE, c’est toujours au nom de l’homme, et c’est toujours au nom de ce qui représente le mieux l’homme, qui est la parole. En même temps, la parole, pour tous les croyants de toutes religions, c’est la hiérophanie, c’est-à-dire l’apparition du sacré. Donc, ce livre est une sorte d’hommage dans la croyance et non pas dans l’objet de la croyance.

Emmanuelle DANCOURT : Comment vous l’avez perçu, vous, ce livre ? On vous a fait porter, ce Dictionnaire amoureux du diable, pour que vous prépariez un petit peu psychologiquement quand même, Étienne, et que vous sachiez à quoi vous attendre, grosso modo. Vous en avez pensé quoi du livre, et du bonhomme qu’on vous « livre » en face ? smiley sourire

Étienne TARNEAUD : Je trouve que c’est assez génial d’écrire un dictionnaire sur le diable, parce que, comme il le disait très justement, je pense que si tu ne crois pas au diable, c’est compliqué de voir que notre vie est d’une certaine façon un combat, non pas contre les créatures faites de chair et de sang, comme dit Saint Paul aux Éphésiens, mais contre ces esprits qui hantent ce monde de ténèbres, d’une certaine façon. Tu ne peux pas croire en Dieu si tu ne crois pas au diable, parce que le Christ nous sauve de quoi ?

Alain REY : Eh oui, il faut bien qu’il y ait un mal et le fait de vouloir personnifier le mal me paraît parfaitement logique dans la mesure où on est arrivé à personnifier Dieu dans le Christianisme. C’est pour cela que j’attache le diable moderne au Christianisme. En même temps, ce que j’ai essayé de faire dans ce livre, c’est de montrer qu’il y a des racines dans toutes les religions de l’humanité.

Étienne TARNEAUD : Alors, une chose qui est touchante, c’est qu’on a essayé dans le texte de Tobie et Sarra, à un moment il y a une sorte de monologue qui présente le personnage d’Asmodée, qui est tombé amoureux de Sarra, il va dire une chose très juste, qui est : « Ma ruse suprême, vous voulez la connaître ? », dixit Asmodée, « Vous laisser croire que je n’existe pas ».

Alain REY : C’est ça, et cela va être repris par BAUDELAIRE, au cours des siècles, parce que c’est une idée très, très forte, qui va toujours rester, la même que celle que FLAUBERT exprimait tout à l’heure, c’est-à-dire que les idées positives sont finalement le masque de quelque chose de négatif, qui se cache, et qui se cache tellement qu’il fait en sorte qu’on croit qu’il n’existe pas.

Emmanuelle DANCOURT : Qui se cache en embuscade, on est bien d’accord.

Alors, Tobie et Sarra, c’est un peu les Roméo et Juliette de la Bible. On va d’abord les découvrir, voir donc cette deuxième comédie musicale, qui pour le coup est toute neuve, toute fraîche, on a un petit peu l’exclusivité, pour vous, parce que c’est chouette. Puis après, on reviendra sur Asmodée, qui vous relie, mais il n’y a pas que lui, heureusement.

[Extrait de la comédie musicale de Tobie et Sarra]

Emmanuelle DANCOURT : Voilà, Asmodée, le méchant démon, qui a assassiné tous les maris de Sarra pour se la garder. Pourquoi avez-vous choisi de faire ce rôle-là, vous auriez pu prendre le rôle d’un mari, mais non, vous avez voulu faire Asmodée, le méchant démon ?

Étienne TARNEAUD : Il faut dire que dans le premier acte, je joue le père du héros. On l’a vocalisé un peu différemment, on s’est dit que le père où on allait l’appeler tôt Tobeït, parce que c’était un peu difficile par rapport aux adolescents, et le fils Tobie. Dans le premier acte se joue le rôle du père de Tobie et dans le deuxième acte, je joue le rôle du démon. Parce que par rapport au travail de comédien, c’est génial de jouer le méchant.

Emmanuelle DANCOURT : Oui, tout le monde le dit, ça. Qu’est-ce qu’il vous inspire cet Asmodée ? Vous l’avez vu sur scène, symbolisé en serpent.

Alain REY : C’est vraiment l’Asmodée originel, ce qui m’avait frappé, c’est une lecture qui n’est pas particulièrement psychanalytique, mais qui est psychologique, c’est que l’arme d’Asmodée, pour obtenir celle qu’il aime, c’est la frustration sexuelle, il tue tous les fiancés, et ce n’est jamais consommé. Si vous voulez, il y a une réflexion aussi sur la vie sexuelle des femmes là-dedans, dans toute la Bible, c’est quelque chose qui est récurrente. Je trouve que mettre cela sous cette forme, qui est plaisante, moderne, avec des mélodies simples, c’est formidable, parce que ça peut donner un accès à un univers qui est très difficile à décrypter, que les gens ne vont pas attaquer directement par la lecture, même d’une traduction française, aussi bonne soit elle, de la Bible, tandis qu’en faire une comédie musicale est une très bonne idée. Ce qui m’étonne un peu, est que cela vienne du milieu catholique, parce que, vous le savez aussi bien que moi, le Catholicisme latin, pas seulement français mais aussi espagnol, italien, etc., fait très peu de références à la Bible alors que le Christianisme anglo-saxons, moins que le Catholicisme que les sectes protestantes, fait une référence absolument constante à la Bible, et ce qu’il retient des Évangiles, c’est plutôt le côté post biblique, je veux dire par exemple, l’Apocalypse de Saint-Jean, qui est dans l’esprit des grands prophètes.

Étienne TARNEAUD : Ça, cela s’explique chez nous dans le fait que la Foi de ma famille est une Foi qui reconnaît nos racines juives. Et tout le travail par exemple de ma mère, dans tous les ouvrages qu’elle a pu écrire, c’est cette dimension, si tu te coupes de tes racines juives, tu ne comprends juste plus rien de la Bible.

Alain REY : C’est très difficile de décrypter le Catholicisme sans avoir la base de l’évolution de la religion juive, puisque ça court sur de très longues époques, et même de remonter dans le passé des réactions contre le polythéisme gréco-romain, l’héritage des religions de la zone iranienne, avec ce dualisme qui est très important, et ce que cela a donné avec les Mandéens, les Manichéens, et ensuite Zarathoustra. Vous savez que NIETZSCHE, par exemple, se sert de Zarathoustra contre le Christianisme, mais à mon avis c’est une erreur historique, parce qu’il y a une filiation qui n’est pas négligeable, c’est tout toutes les religions de l’Asie-occidentale et de l’Europe qui sont en cause. Ce n’est plus la même chose quand on est vers la Chine ou vers le Japon. Il y a des démons aussi mais ils n’aboutissent pas aux mêmes résultats.

Emmanuelle DANCOURT : Pour répondre à votre question puisqu’il ne nous reste plus que deux minutes trente secondes, il faut dire qu’Étienne a la mère qu’il a, et tous les deux sont très attachés à l’évangélisation. On peut les entendre d’ailleurs - certains ont peut-être reconnu, Étienne, votre voix - sur Radio Notre Dame, tous les dimanches matin à 10h30. Et Madame TARNEAUD, mère, est l’auteur de plusieurs ouvrages : dont : La Bible pas à pas, dont le deuxième volume est sorti, il y a très peu de temps, on le retrouve dans toutes les bonnes librairies …

Étienne TARNEAUD : Sur le patriarche Joseph.

Emmanuelle DANCOURT : … il y avait un premier volume, ça, c’est le deuxième volume. Si Pâques m’était conté, dans la même logique que Si Noël m’était conté, que l’on peut trouver là aussi, une fois de plus dans les bonnes librairies. Voilà, il ne vient pas de nulle part ce jeune-homme-là.

Alain REY : Bien sûr.

Emmanuelle DANCOURT : … on est bien d’accord, alors que vous, vous vous êtes vraiment formé en linguistique sur le tas, j’allais dire, de vous-mêmes…

Alain REY : Mais, je viens aussi d’une formation catholique traditionnelle …

Étienne TARNEAUD : Cela se sent dans vos articles.

Alain REY : … qui était plus évangélique et paulinienne que biblique.

Emmanuelle DANCOURT : Cela se sent aussi en lisant Le dictionnaire amoureux du diable, donc, il ne faut surtout pas que cela vous fasse peur, vous qui nous regardez, on n’est pas du tout en train de faire l’apologie de Satan, ce n’est certainement pas du tout ça, on est sur le concept et l’idée du diable, et au-delà du concept de tout ce qu’il peut représenter dans tous les domaines de la vie. On n’a pas parlé de la pub, mais vous en parlez beaucoup, de la pub, …

Alain REY : C’est surtout l’art, c’est vraiment ce qui m’a …

Étienne TARNEAUD : C’est peut-être l’objet qui aide à démasquer les tromperies du diable. Je pense que c’est une bonne chose qu’un Chrétien puisse démasquer comment le démon agit à travers cet objet littéraire, qui participe à une bonne formation théologique des Chrétiens.

Emmanuelle DANCOURT : Il a tout compris. Donc, Dictionnaire amoureux du diable, c’est chez Plon. Le voyage des mots de l’Orient arabe et persan vers la langue française, Alain REY, Guy Trédaniel éditeur. Cela vous ferait plaisir que je vous l’offre, celui-là ? Il est magnifique.

Étienne TARNEAUD : Volontiers !

Emmanuelle DANCOURT : Je ne fais pas des cadeaux comme ça à tout le monde. Je l’aurais bien gardé, celui-là.

Étienne TARNEAUD : Merci à vous.

Emmanuelle DANCOURT : Je vais quand même rappeler les dates du spectacle auquel vous invitez directement Alain REY.

Étienne TARNEAUD : Avec un grand plaisir.

Emmanuelle DANCOURT : Un petit peu d’entre-gens, voyons. Le 13 mars on pourra retrouver Jonas, pas Tobie et Sarra, nos « Roméo et Juliette », il faudra attendre un petit peu, allez voir le site internet : ionamusicales.net. Là, c’est Jonas que vous retrouvez au théâtre du Luxembourg, c’est un magnifique théâtre. Le 13 mars, il y a trois séances, le 29 mars cela sera à Asnières. Le 3 et 4 avril, alors là il faut descendre dans le Sud de la France, là où il fait beau, c’est à Hyères les Palmiers, au Casino, cela va être top ! Et puis le 15 avril à Lourdes pour le Frac.

Tout ça, a été dit un petit peu rapidement, mais il y a tout sur le site, vous retrouverez tout sans aucun souci. Les livres de la maman, Jocelyne TARNEAUD dans toutes les bonnes librairies. Les livres d’Alain REY dans toutes les bonnes librairies aussi …

Alain REY : Et même dans quelques mauvaises smiley sourire

Emmanuelle DANCOURT : Et dans quelques mauvaises librairies aussi. Je crois que là …

Étienne TARNEAUD : Là, on va aller prendre un verre parce qu’on a tellement de choses à se raconter.

Emmanuelle DANCOURT : Vous avez tellement de choses à vous dire, et l’émission se termine un peu trop tôt pour vous, j’ai bien compris. C’est pour ça qu’on a coupé le questionnaire inattendu, on ne l’a pas fait, pour laisser un petit peu infuser tous les deux.

Merci, messieurs, très bonne continuation.

Un message, un commentaire ?

Un message, un commentaire ?


form pet message commentaire
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

forum qui etes vous



Haut de pageMentions légalesContactRédactionSPIP