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Évolution, Darwin d’accord mais encore... avec Laurent LOISON (2)

Rendez-vous Culture en partage d’Universcience, du 20 mars 2015, dans le cadre de l’exposition Darwin, présentée à la Cité des sciences et de l’industrie, du 15 décembre 2015 au 31 juillet 2016

Deuxième session : Évolution, Darwin d’accord mais encore...

Programme du jour conçu et animé par : Taos AIT SI SLIMANE, Thierry HOQUET, Guillaume LECOINTRE

- (1) Comment définit-on l’évolution ?, avec Guillaume LECOINTRE, Professeur du MNHN, Directeur du département Systématique & Évolution, Chef d’équipe à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité.

- (2) [Darwin ou Lamarck : un problème français ?, avec Laurent LOISON, historien de la biologie, post-doctorant à l’université de Strasbourg

- (3) La compréhension de l’origine des espèces dans le grand public : raisonnements ordinaires, malentendus et indifférence, enquêtes en France et au Maroc., avec Dominique GUILLO, Directeur de recherche au CNRS (laboratoires : GEMASS (CNRS-Paris IV) et CRESC (UM6P) Rabat, responsable du programme ANR LICORNES, consacré au thème nature et culture

- (4) Quoi de neuf dans le domaine ?, avec Sarah SAMADI, Professeure du MNHN

- (5) Darwinisme, sciences humaines – quelques enjeux nouveaux, avec Philippe HUNEMAN, Directeur de recherche, Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques, CNRS/ Université Paris I Sorbonne

- (6) L’éclairage mésestimé du darwinisme sur les singularités humaines, avec Régis MEYRAN, anthropologue (HDR), Université Nice Sophia Antipolis.

Discutants et animateurs de la journée : Thierry HOQUET, Professeur des Universités, Membre de l’Institut Universitaire de France, et Olivier BROSSEAU, docteur en biologie, coauteur du livre Enquête sur les créationnismes (Belin)

Darwin ou Lamarck, un problème français ?

Avec Laurent LOISON, historien de la biologie, post-doctorant

Le sujet, qui m’a été imposé : Darwin ou Lamarck, un problème français ? Ma réponse sera oui et non pour des raisons différentes.

Lamarck reste dans l’imaginaire collectif comme le personnage, qui a incarné une autre théorie de l’évolution que celle de Darwin et qui a proposé d’autres mécanismes que la sélection naturelle. Personne ne l’ignore. Il était français et il a vécu avant Darwin. Ses œuvres majeures sur l’évolution et la transformation du vivant – des termes, qui n’existaient pas à l’époque – datent du tout début du XIXe siècle. Son ouvrage le plus important, La philosophie zoologique, a été publié l’année de la naissance de Darwin, en 1809.

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Vous voyez ici un tableau représentant Lamarck (à gauche) et à droite l’entrée du jardin des Plantes à Paris, côté Seine, avec une statue de Lamarck, érigée 100 ans après la publication de la Philosophie zoologique, au début du XXe siècle.

Que nous dit Lamarck sur la transformation du vivant ? Cela a été rappelé tout à l’heure par Guillaume Lecointre, de ce fait, je vais me permettre de passer assez vite. Lamarck était un spécialiste des invertébrés. Il a mis de l’ordre dans la classification des animaux sans vertèbres. Il était particulièrement intéressé par la manière dont, selon ses termes, « l’organisation interne de ces animaux s’anéantissait » au fur et à mesure qu’on descendait l’échelle des êtres représentée ici, depuis les animaux les plus complexes (les mammifères, en haut) jusqu’aux animaux les plus simples (les infusoires, en bas).

Nous relevons bien ici cette idée, chez Lamarck, d’une complexité anatomique croissante ou décroissante. Lamarck voulait expliquer par des causes naturelles la manière, dont on a pu arriver à des êtres aussi complexes que les mammifères. Pour Lamarck, les causes à l’œuvre dans la nature au quotidien suffisent à expliquer l’apparition progressive des mammifères, si la nature dispose d’un temps suffisamment long. De ce fait, l’évolution des espèces sert à expliquer la complexité des formes, alors que chez Darwin, elle sert à expliquer l’adaptation au milieu de vie. Il s’agit donc bien de projets très différents et de manières très différentes de concevoir les mécanismes de l’évolution.

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Voilà le seul schéma, que l’on trouve dans La philosophie zoologique. Nous pourrions rétrospectivement l’appeler un arbre évolutif. Toutefois, cet arbre est très éloigné de nos représentations modernes par son côté atemporel. Selon Lamarck, il y avait une sorte de nécessité dans le perfectionnement progressif des individus et donc des espèces au cours du temps. À droite, vous verrez une représentation moderne des vues de Lamarck. Regardez comment il n’y a pas de lien généalogique entre les espèces actuelles. La diversité de formes, que vous trouvez actuellement dans la nature, est liée au fait que les espèces les plus simples ont une origine évolutive très récente, voire quasi actuelle, comme les infusoires, et les espèces complexes ont une origine évolutive plus ancienne. Elles ont donc parcouru tous les stades du perfectionnement évolutif. Ainsi, dans la nature, vous observerez une reproduction de ce qui se passe dans le temps, mais non de manière généalogique comme chez Darwin. Il n’y a pas d’idée d’ancêtres communs ou de branchements. Cet arbre est essentiellement un tronc, voire une simple branche, qui va du simple vers le complexe. Il y a infiniment peu de ramifications dans la théorie des espèces de Lamarck.

Encore une fois, cela est lié à son objectif : mettre de l’ordre chez les invertébrés. Une manière de classer les invertébrés est de procéder des plus simples aux plus complexes. On peut même rajouter les vertébrés à la suite.

Du point de vue des mécanismes, comment expliquer cette montée en complexité ? Elle s’explique de deux manières. Il est intéressant de repérer ces deux façons chez Lamarck, car elles ont connu une énorme postérité jusqu’à nos jours.

Le premier mécanisme invoqué : une force de croissance interne au vivant conduit, au fil du temps, à un perfectionnement obligatoire des individus et donc des espèces. Il n’y a pas de raisonnement, en termes de populations, chez Lamarck. La base de sa réflexion est assise sur l’individu. Ainsi, pour un lamarckien authentique, un individu unique est capable de générer une évolution à l’échelle des espèces, alors que pour un darwinien, le tri par sélection naturelle s’effectue dans la population. Un individu unique ne peut pas être au fondement d’une évolution.

Un autre mécanisme, l’adaptation individuelle au milieu de vie, directe ou indirecte, constitue la deuxième force évolutive. Ces deux forces évolutives sont additionnées, au cours du temps, par l’hérédité des caractères acquis. Cet élément n’est pas spécifique à Lamarck. En effet, Darwin sera également partisan de l’hérédité des caractères acquis, ainsi que tous les biologistes et paléontologues jusqu’à Auguste Weismann et jusqu’aux années 1880, soit bien après la publication de l’Origine des espèces.

Au fondement de la théorie de Lamarck, nous trouvons cette idée d’une gradation évolutive très progressive, d’une montée en complexité sous l’action de la force de croissance. Cette montée en complexité est parfois déviée pour des raisons d’adaptation au milieu de vie. En tout cas, c’est vraiment l’individu, qui se transforme. Cet individu, par hérédité des caractères acquis, lègue une partie de ses transformations à sa descendance. Très graduellement, par addition successive, de nouvelles espèces se forment.

Un bon moyen pour distinguer lamarckisme et darwinisme est de faire le « test du basketteur ». Pourquoi les basketteurs sont-ils grands ? Spontanément, beaucoup de personnes répondent que c’est parce qu’ils pratiquent le basket. Les élèves répondent cela jusqu’à très tard dans leur scolarité, voire parfois bien après le bac. Cette métaphore ne reproduit pas rigoureusement ce qu’il faut comprendre par théorie de l’évolution. Beaucoup de grands pratiquent le basket, non parce que ce sport favorise la croissance, mais parce qu’être grand est un avantage pour la pratique de ce sport. Étant avantagés, les grands ont donc plus de chance de s’engager dans une carrière professionnelle dans ce sport. La distinction entre ces deux manières d’interpréter la grande taille des basketteurs permet bien de distinguer le début du raisonnement lamarckien du début du raisonnement darwinien.

Par ailleurs, nous pourrions également noter que Didier Deschamps est appelé « le sélectionneur » pour une raison particulière. Il travaille en effet sur un matériau préexistant. Il rassemble le meilleur matériau pour composer son équipe.

Un problème français, oui et non. Le lamarckisme, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, renvoie à la théorie de l’évolution communément acceptée par la majorité des paléontologues et des biologistes occidentaux. Deux paléontologues Américains, très connus à la fin du XIXe siècle, Edward D. Cope (1840-1897) et Alpheus Hyatt (1838-1902) eux-mêmes vont être néo-lamarckiens. C’est d’ailleurs aux États-Unis que le terme de néolarmarkisme va être inventé. Comme Lamarck, ils pensaient qu’une force interne au vivant entraînait l’évolution toujours dans la même direction. En ce sens, ils vont même au-delà de ce que pensait Lamarck lui-même. Il s’agit de l’orthogenèse, c’est-à-dire l’évolution en ligne droite. Cet élément reste très ancré dans l’imaginaire collectif. La représentation commune de l’évolution humaine d’un singe présentant une station de plus en plus bipède reflète cette idée d’orthogenèse, une évolution rectiligne, qui va toujours dans la même direction et amplifie toujours les mêmes caractères.

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Chez Hyatt, nous retrouvons ce type d’interprétation sur des fossiles, dont la coquille se transforme toujours dans la même direction, du moins dans un premier temps, car la particularité de pensée d’Hyatt ou de Cope est de considérer, qu’après une phase progressive, l’évolution peut connaître, en vertu de la même force interne, une phase régressive. Ils expliquaient ainsi l’extinction des espèces par une déchéance de l’organisation pour des causes internes et nécessaires au vivant. Cela signifie que le milieu de vie n’a aucun impact sur la transformation évolutive.
Cette cause interne peut être conçue soit comme la résultante de processus physico-chimiques classiques – c’était en quelque sorte l’idée de Lamarck –, soit comme reflétant l’action d’un Dieu externe, qui piloterait de manière ultime la transformation du vivant. Cela a été typiquement le cas pour ces paléontologues américains, qui reliaient leurs considérations scientifiques à une foi extrêmement présente et à des positions métaphysiques extrêmement marquées.

Ainsi, la disparition de l’élan d’Irlande était expliquée par le fait que les bois démesurés de cette espèce fossile étaient la conséquence d’une force orthogénétique, qui avait conduit l’évolution jusqu’à cet extrême, non adaptatif, amenant à la disparition de l’espèce. Il y a un siècle, on se représentait également de cette manière l’évolution du tigre à dents de sabre : les dents ont continué de croître de manière démesurée, jusqu’à entraîner l’extinction de cette espèce. Un des élèves de ces paléontologues a été Henry Osborn, qui a repris cette idée de lignée évolutive anagénétique, toujours dans le même sens avec la série bien connue des titanothères. Nous pourrions multiplier les exemples.

Pendant un temps, le lamarckisme a été la théorie dominante de l’évolution des espèces. De ce point de vue, elle n’est pas du tout une spécificité française.

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En France, nous pouvons découper l’histoire en deux moments :
-  Un néo-lamarckisme aux alentours de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, contemporain des paléontologues américains, dont je viens de parler. Pour ces biologistes, il ne s’agissait pas d’une force interne au vivant, qui entraînait la transformation évolutive, mais simplement l’adaptation au milieu de vie par hérédité des caractères acquis.
Tous ces biologistes, au sommet de la science française, tels Gaston Bonnier, qui a écrit une flore française, qui fait encore autorité de nos jours. Étudiant en biologie, j’ai travaillé sur la flore de Bonnier. Il ne s’agissait pas du tout de savants de seconde zone, mais bien de l’élite de la biologie française de l’époque.

-  Un aspect plus spécifique à la France est que, simultanément au développement du néo-lamarckisme, nous sommes confrontés à un refus massif de toute forme de darwinisme et une mise de côté de la génétique à partir du début de XXe siècle. Dans les autres pays occidentaux, différentes traditions de recherches cohabitent, alors que la France se distingue par l’absence de cohabitation et non par le développement d’une pensée lamarckienne.

À l’époque, Gaston Bonnier (1853-1922) réalisait des boutures de différentes plantes dans des stations de montagne d’altitude variée et constatait que les individus répondaient (positivement ou négativement) à ces changements de leur milieu par des changements morphologiques et physiologiques assez marqués. Pour lui, cela représentait le point de départ de l’évolution : un individu se transformant. Si nous supposons l’hérédité des caractères acquis, il est possible d’expliquer à partir de là la totalité de la transformation du vivant au cours des temps géologiques.

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La France est aussi caractérisée depuis l’Entre-deux-guerres et jusqu’à la fin des années 60 par l’importance considérable, sous toutes ses formes, de la philosophie d’Henri Bergson. Henri Bergson a été une star, dans tous les sens du terme, au début du XXe siècle, quand il était professeur au Collège de France. Son ouvrage, L’évolution créatrice, va entraîner d’importantes conséquences dans le domaine de la philosophie et des sciences du vivant en France. Ce livre est publié en 1907 et va très rapidement devenir un classique et avoir une influence assez considérable.

Bergson publie cet ouvrage au moment où cette forme de néo-lamarckisme, que nous pourrions qualifier d’adaptationniste – car ce qui guide l’évolution est l’adaptation au milieu de vie – commence à décliner. En effet, on n’arrive pas, expérimentalement, à montrer l’hérédité des caractères acquis. De ce fait, Bergson affirme que l’évolution ne doit pas être expliquée par l’adaptation au milieu, mais par une sorte de poussée interne au vivant. Cette force a une origine quasi-spirituelle. Il s’agit d’un « élan vital », qui transcende la matière et va permettre de déployer l’évolution des formes au cours du temps.

Cette idée d’évolution des formes, guidée par un esprit transcendant la matière, va être reprise et développée par Pierre Teilhard de Chardin, qui était à la fois un religieux et un paléontologue de terrain. Dans son ouvrage, Le phénomène de l’humain, il explique ainsi la formation d’une espèce, dotée d’un pouvoir cognitif très particulier, l’espèce humaine. Teilhard de Chardin imagine une évolution allant toujours vers une conscience de plus en plus développée, largement téléguidée depuis le point alpha, un point d’inexistence de la conscience, vers la noosphère, vers le point oméga d’une conscience toujours plus consciente d’elle-même.

Cela pourrait paraître comme des élucubrations non scientifiques, mais les écrits de Teilhard de Chardin, dans la suite de ceux de Bergson, vont avoir énormément d’influence auprès des biologistes français. Deux exemples :
-  Albert Vandel a été un des fondateurs de la biospéléologie (la biologie des animaux cavernicoles). Il était professeur de zoologie à Toulouse et membre de l’Académie des sciences, donc lui aussi un biologiste et scientifique d’envergure en France. Des années 40 aux années 70, il va développer une conception bergsonienne et teilhardienne de l’évolution des espèces. Ce qui compte chez lui est le passage d’un niveau de complexité au niveau suivant plus que cette évolution diversifiante, soumise à l’adaptation des êtres vivants à leur milieu de vie, qu’il trouve tout à fait négligeable. Nous sommes donc ici à l’opposé de la vision darwinienne classique. Nous retrouvons ici cette idée de force interne au vivant. Vandel se réclame explicitement de Bergson. En outre, il a eu de nombreuses interactions avec Teilhard de Chardin, du vivant de ce dernier.

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-  Pierre-Paul Grassé, qui a été le maître de la zoologie française au milieu du XXème siècle, a publié dans les années 70 un ouvrage très connu en France et à l’étranger : L’évolution du vivant. Grassé était au départ zoologiste, spécialiste des flagellés. Il va devenir ensuite un spécialiste des termites. Toutefois, il aura également une très bonne connaissance des fossiles. La couverture de son ouvrage présente à gauche l’alpha et à droite l’oméga. Il n’est pas possible de faire référence de manière plus explicite aux conceptions de Teilhard de Chardin.
-  Teilhard de Chardin continue d’avoir une aura significative en France. Des Teilhardiens se réunissent encore entre eux et ont une certaine influence. Cette idée de mêler une sorte de foi religieuse, une position métaphysique, avec l’idée d’une évolution considérée comme rectiligne amenant vers plus de complexité, reste un élément encore très fort dans certains milieux français. Cela peut conduire à des positions contestataires parfois assez violentes.

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Nous pouvons tirer de l’ouvrage de Pierre-Paul Grassé l’image de cette évolution rectiligne, qui procède par étapes successives toujours du simple vers le complexe. La diversification reste un élément secondaire, voire négligeable. L’essentiel reste bien la manière d’arriver à des formes extrêmement évoluées dans le sens d’une transformation positive. La forme la plus évoluée est naturellement l’espèce humaine. Ce genre de considérations se retrouvent par exemple chez Anne Dambricourt-Malassé, qui a été à la base d’un reportage diffusé sur ARTE il y a une dizaine d’années. Ainsi, une lecture extrêmement biaisée des formes fossiles est liée à une compréhension bergsonienne, teilhardienne, de l’évolution, qui fait de l’évolution un mouvement tendant vers une conscience plus élaborée, donc un cerveau plus gros, etc.

Voilà ce que je voulais vous dire pour bien situer le lamarckisme. Au XIXème et au début du XXème siècle, ce mouvement n’est pas spécifiquement français. Il le devient en partie dans le courant du XXème siècle sous cette forme, car, en parallèle du développement de cette pensée, la génétique va rester embryonnaire en France pendant toute la première moitié du XXème siècle. La théorie synthétique de l’évolution, dont Ernst Mayr a été l’une des grandes figures, va être largement mise de côté. Il y aura extrêmement peu d’exceptions en France, de ce point de vue-là jusque dans les années 60 et 70. Finalement, ce n’est que depuis les années 70 que la situation de la recherche française s’est normalisée du point de vue de son rapport à la génétique et au darwinisme.

Merci.

Applaudissements

Olivier BROSSEAU : Merci Laurent. Avant d’écouter vos questions, je voudrais simplement préciser que le documentaire, auquel vous avez fait référence, présentant les travaux d’Anne Dambricourt-Malassé s’intitulait Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’Homme. Peut-être que certains d’entre vous l’ont vu. Il a été en effet diffusé il y a 10 ans, en 2005, un samedi soir en prime time sur la chaîne Arte. De mémoire, il avait été suivi par 1,3 million de téléspectateurs. Il a donc été largement vu. Il a également été diffusé par le CNDP pour les enseignants, puis rapidement retiré. Ce documentaire a donc fait parler de lui.

Laurent LOISON : J’aimerais faire une remarque par rapport à ce documentaire. L’année suivante, je l’ai utilisé dans un cours sur la théorie de l’évolution en classe préparatoire à l’agrégation devant des étudiants en bac + 5. Or, la majorité des étudiants ne l’ont pas trouvé choquant et ne comprenaient pas la critique que je pouvais en faire. Cela démontre bien à quel point, nous pouvons avoir une méconnaissance de la théorie de l’évolution jusque très tard dans la scolarité pour des étudiants en biologie.

Cela rejoint une des remarques, faites tout à l’heure. On n’enseigne jamais en tant que telle la théorie de l’évolution en France. On enseigne quelques faits disparates, mais, dans les programmes de secondaire, à aucun moment, vous ne trouverez un item intitulé : « la théorie de l’évolution » ou « le principe de sélection naturelle » autrement qu’en tant qu’illustration des expériences de Kettlewell. Selon moi, ce point est extrêmement problématique, car non seulement il existe dans le secondaire, mais il perdure dans l’enseignement supérieur. En fonction des lieux et des cursus, on dispose ou non d’un enseignement sur la théorie de l’évolution.

Thierry HOQUET : C’est en effet le problème de l’enseignement. Concernant ce documentaire, la force des images est aussi à prendre en compte. Il était très bien réalisé, à grand renfort d’images de synthèse. Il impressionnait beaucoup. En outre, tout le vocabulaire religieux, spirituel était volontairement gommé. Il paraissait seulement à la fin du documentaire. Il imposait donc les travaux d’Anne Dambricourt-Malassé comme la nouvelle théorie sur l’origine de l’Homme. Cela avait été, à l’époque, dénoncé par certains scientifiques.

Dans le prolongement de l’évolution humaine, tout à la fin, il y avait seulement une phrase comportant un terme, qui montrait le présupposé religieux des travaux réalisés.

Guillaume LECOINTRE : À l’époque, nous avions effectué une analyse de ce documentaire. 3 éléments étaient très choquants :
-  C’était présenté comme une révolution, alors que les éléments présentés n’avaient jamais été publiés à l’échelle internationale. Normalement, quand nous pratiquons de la diffusion des connaissances, le résultat montré à la télévision a déjà été publié dans les journaux spécialisés de rang « A ». Or, là ce n’était absolument pas le cas. Nous avions parcouru toute la littérature de Dambricourt-Malassé et rien de ce qui y était mentionné n’était publié dans une revue à comité de lecture.
-  Pour ce qui est du contenu, l’évolution était définie comme « engrammée » et non programmée, c’est-à-dire qu’il y avait une modification remarquée par Dambricourt-Malassé dans un os de la base du crâne. La comparaison de cet os dans différents fossiles semblait indiquer une direction, comme l’expliquait Laurent. Elle tirait, sans preuve, que cette tendance fût le fruit d’une programmation ou plutôt d’une « engrammation », et surtout, postulée comme indépendante des milieux que les humains ont traversés.
-  Le documentaire précisait en outre que l’évolution de l’Homme était indépendante du milieu. La communauté scientifique était légitimement en droit à demander davantage d’éléments. En effet, on ne refait pas la face du monde à peu de frais. On ne bascule pas d’une théorie à l’autre sans donner quelques garanties.
Quand vous dites que l’évolution de l’Homme est indépendante de son milieu, cela signifie que vous vous placez complètement en dehors du cadre théorique de la biologie, qui veut que le milieu trie la variation.

L’absence de garantie rendait ce documentaire extrêmement critiquable du point de vue de son contenu même. On ne donnait aucune preuve à l’appui du fait que l’évolution de l’Homme puisse être indépendante du milieu. Quant à la programmation de cet os à provoquer le développement de l’encéphale, il n’y avait rien d’autre qu’une métaphore. Voilà, pour résumer en quelques mots la faiblesse du contenu du documentaire.

Laurent LOISON : Tout à fait. Les observations d’Anne Dambricourt-Malassé sont intéressantes. Le problème réside dans l’interprétation qu’elle en fait, notamment le rejet de toute influence de l’environnement, alors même qu’on pouvait comprendre ses observations dans un cadre darwinien.

Auditrice : Pour retourner vers la question de l’enseignement, qu’un documentaire puisse avoir une position très isolée est compréhensible. Je m’étonne en revanche de votre affirmation que la théorie de l’évolution n’est enseignée nulle part dans son intégralité. J’aimerais savoir quelle est l’explication à cela.

Laurent LOISON : Il est difficile de répondre à cela, car la manière dont sont conçus les programmes reste complexe. De nombreux compromis sont réalisés dans tous les sens. Les programmes sont très empiriques et factuels. En science du vivant, nous bénéficions de demi-groupes. Cela signifie qu’il faut confronter les élèves à des TP. Évidemment, cela se fait facilement pour certaines parties du programme, mais cela se prête mal à l’enseignement d’une théorie. Vous ne pouvez pas enseigner une théorie sous la forme de TP.

De ce fait, tout ce qui n’est pas directement « TPisable » disparaît petit à petit des programmes, car il faut que l’élève construise des choses, soit autonome au cours d’une activité. Il doit utiliser ses mains. Dès que nous abordons des éléments plus intellectuels, telle une théorie, on sort de ce registre. Les programmes sont donc extrêmement empiriques. La contrainte des TP fait disparaître tout cet aspect cognitif pourtant tout à fait nécessaire à la science.

L’enseignement de l’évolution, beaucoup plus théorique, bascule plus du côté de la philosophie. Personnellement, la première fois que j’ai entendu parler de Lamarck, c’était en terminale, en philosophie. Je n’en avais jamais entendu parler en science. C’est mon professeur de philosophie qui m’a exposé la théorie de Darwin sur la variation individuelle, qui se produit sans égard à l’adaptation. Pour moi, c’était une idée fascinante que je n’avais jamais rencontrée en biologie. Je précise que j’ai suivi une terminale S. Je suivais tout de même des cours de philosophie [???].

Pour moi, la raison se trouve là. De plus, la France a connu une tradition de frilosité générale au XXème siècle face au darwinisme, qui a dû également entrer en compte. Cependant, cette contrainte liée au TP, au matériel sur lequel travailler, a forcément un impact. Il en va de même en physique-chimie. Les théories y sont mal, voire pas enseignées. Elles sont découpées en TP. On fait des circuits. On réalise des mesures. Finalement, on n’y comprend pas grand-chose. Je trouve que ce problème est très général et dépasse très largement le cadre de la théorie de l’évolution.

Thierry HOQUET : La manière, dont on représente aujourd’hui le lamarckisme, en diagramme, donne l’impression que la chenille se transforme en lézard. Quand j’ai expliqué cela à mes étudiants, ils demandent s’il faut comprendre cette théorie dans le sens, où des poissons vont se transformer en lézards.

Laurent LOISON : Veux-tu dire que cette représentation gomme l’aspect graduel ?

Thierry HOQUET : On a l’impression que les poissons sont, un jour, devenus des lézards. Comment se déroule cette modification ?

Laurent LOISON : Dans la réalité ? Pour Lamarck ?

Thierry HOQUET : Quel processus représente ce diagramme ? Les poissons deviennent-ils des lézards ? Pondent-ils un jour des œufs, qui s’avéreront être des lézards ?

Laurent LOISON : Pour Lamarck, la réponse est infiniment graduelle. Elle relève d’une complexification extrêmement progressive. D’un certain point de vue, Lamarck était éternaliste. Pour lui, il n’existait pas de limite aux durées des temps géologiques. L’idée même d’hérédité des caractères acquis n’a qu’un sens restreint chez Lamarck, car pour lui, il n’y avait pas complètement de caractères acquis. Ceux-ci étaient l’embryon d’un embryon du début d’un élément, qui plus tard peut-être deviendrait un caractère. C’était quelque chose d’infiniment graduel.

Évidemment que ce type de représentation schématique gomme tout cet aspect graduel. Nous avons ainsi l’impression d’une évolution par sauts brusques, qui ne rend pas compte du gradualisme authentiquement lamarckien, chez Lamarck.

Thierry HOQUET : Le gradualisme se lit sur les lignes transversales.

Laurent LOISON : Tout à fait. Ces lignes sont continues. Nous présentons simplement des zooms pédagogiques sur le développement dans les lignes.

Thierry HOQUET : A, B, C, D, E en bas du diagramme représentent le temps. Si on trouve une chenille fossile (la chenille noire), les bêtes poilues au-dessus à l’état fossile ressembleraient aux chenilles actuelles, mais en fait, elles ne sont pas du tout l’ancêtre des chenilles actuelles.

Laurent LOISON : Non. Cela va au-delà de cela chez Lamarck. Nous croyons souvent que les fossiles constituent les preuves empiriques de l’évolution. Les programmes, notamment au collège, sont construits ainsi. En réalité, les fossiles ont longtemps posé problème à la théorie de l’évolution. Cela a été le cas chez Darwin. Il a dû recourir à l’hypothèse que la fossilisation était un processus extrêmement aléatoire et que, de ce fait, les fossiles, que nous pouvions observer, présentaient des lacunes.

Lamarck est ennuyé de la même manière par les fossiles, particulièrement par ceux qui ne présentent pas d’analogues avec les espèces actuelles. Dans sa théorie, tout organisme, trouvé dans les strates du passé, doit avoir son analogue dans la nature actuelle. Il en concluait que les fossiles, auxquels nous ne connaissons pas d’analogues, en ont, mais nous ne les avons pas encore découverts. C’est bien sûr une hypothèse quelque peu ad hoc, mais qui était raisonnable à son époque, car en 1800 nous étions loin d’une recension exhaustive de la richesse faunistique et floristique de la planète. Les océans étaient quasiment des milieux totalement inexplorés. Pour Lamarck, trouver des fossiles sans analogue dans la nature actuelle représentait un obstacle à sa conception cyclique, répétitive, prédictive de la transformation du vivant.

Thierry HOQUET : Concernant le diagramme qu’il a lui-même publié, tu as bien insisté sur le fait qu’il y avait une ligne de force, qui court depuis les vers jusqu’aux poissons, aux amphibiens, jusqu’à l’homme. Il s’agirait ici de la ligne force représentée à droite sur les lignes transversales ?

Laurent LOISON : En 1809, il distingue deux séries. En 1802, il était vraiment dans un schéma sur une seule série allant des infusoires jusqu’aux mammifères. Il complexifie sa conception en distinguant au moins deux séries. Gould interprète ce changement dans la théorie de Lamarck comme un infléchissement vers la compréhension que livre l’évolution, une histoire avec ses contingences, ses bifurcations et ses éléments non nécessaires.

Nous n’avons pas encore abordé ce point. Une des grandes différences entre Darwin et Lamarck réside dans le fait que, pour Darwin, l’évolution est une histoire au sens « historien » du terme – certains événements auraient pu ne pas avoir lieu – alors que pour Lamarck, dans cette conception éternaliste, l’évolution est un processus, à l’intérieur duquel le temps n’est là que comme quantité, non comme qualité. Le temps est une somme de durée, qui permet le déploiement de processus physico-chimiques, qui vont toujours dans le même sens. Chez Darwin, le temps ne s’est déroulé qu’une seule fois. Il y a vraiment une flèche du temps, avec des événements uniques. C’est cette conception de l’évolution et du temps, que nous conservons dans nos théories modernes et qu’il faut essayer de transmettre. Le temps évolutif est un temps historique et non un temps physico-chimique.

Auditrice : Je n’ai pas compris un élément concernant la similitude des êtres vivants à l’époque de Lamarck et les fossiles. Cela signifie-t-il que, sur les lignes de vers, il n’y a aucun lien entre eux, mais il veut trouver le même type de fossiles par rapport à sa forme vivante ?

Laurent LOISON : Oui.

Auditrice : Comment explique-t-il cela ?

Laurent LOISON : L’évolution est un processus sans surprise, qui va toujours dans le même sens. C’est un processus de déploiement d’une organisation de plus en plus complexe.

Auditrice : Le fossile n’a donc pas évolué de façon complexe jusqu’au temps actuel. Un fossile ancien sera totalement identique à un fossile actuel de la même espèce sans aucun lien entre eux. Où est le lien ?

Laurent LOISON : Ces lignes suivent les mêmes patrons de développement. De ce fait, il n’y a pas de lien généalogique. Dès lors que vous avez la même durée, vous arrivez au même degré de développement organique, moyennant de petites adaptations locales, qui font bifurquer les lignes évolutives. C’est vraiment une proportionnalité quasi parfaite.

Olivier BROSSEAU : Merci de ces précisions. Je suis très heureux d’accueillir Dominique Guillo, qui travaille à l’heure actuelle à Rabat, au Maroc. Il est sociologue des sciences et va nous parler des perceptions, de la compréhension de l’origine des espèces dans le grand public, via des travaux qu’il a réalisés en France et au Maroc. Je lui laisse la parole.

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