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Évolution, Darwin d’accord mais encore..., avec Philippe HUNEMAN

Rendez-vous Culture en partage d’Universcience, du 20 mars 2015, dans le cadre de l’exposition Darwin, présentée à la Cité des sciences et de l’industrie, du 15 décembre 2015 au 31 juillet 2016

Deuxième session : Évolution, Darwin d’accord mais encore...

Programme du jour conçu et animé par : Taos AIT SI SLIMANE, Thierry HOQUET, Guillaume LECOINTRE

- (1) Comment définit-on l’évolution ?, avec Guillaume LECOINTRE, Professeur du MNHN, Directeur du département Systématique & Évolution, Chef d’équipe à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité

- (2) Darwin ou Lamarck : un problème français ?, avec Laurent LOISON, historien de la biologie, post-doctorant à l’université de Strasbourg

- (3) La compréhension de l’origine des espèces dans le grand public : raisonnements ordinaires, malentendus et indifférence, enquêtes en France et au Maroc., avec Dominique GUILLO, Directeur de recherche au CNRS (laboratoires : GEMASS (CNRS-Paris IV) et CRESC (UM6P) Rabat, responsable du programme ANR LICORNES, consacré au thème nature et culture

- (4) Quoi de neuf dans le domaine ?, avec Sarah SAMADI, Professeure du MNHN

- (5) Darwinisme, sciences humaines – quelques enjeux nouveaux, avec Philippe HUNEMAN, Directeur de recherche, Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques, CNRS/ Université Paris I Sorbonne

- (6) L’éclairage mésestimé du darwinisme sur les singularités humaines, avec Régis MEYRAN, anthropologue (HDR), Université Nice Sophia Antipolis.

Discutants et animateurs de la journée : Thierry HOQUET, Professeur des Universités, Membre de l’Institut Universitaire de France, et Olivier BROSSEAU, docteur en biologie, coauteur du livre Enquête sur les créationnismes (Belin)

Darwinisme, sciences humaines – quelques enjeux nouveaux

Avec Philippe HUNEMAN

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Bonjour. Je vais aborder certaines controverses et questions contemporaines sur l’usage du darwinisme dans les sciences humaines.

Je commence par une citation de Darwin, je cite cela de mémoire : « celui qui comprendra le babouin aura fait plus pour la métaphysique que tout Locke. » Cela signifie que la thèse de la continuité entre l’humain et l’animal non humain, qui est une conséquence de la vision darwinienne de l’évolution, revêt une importance capitale pour un certain nombre de questions métaphysiques. Nous entendons par métaphysique les questions philosophiques autour du propre de l’Homme. C’est ce que je vais aborder.

Quand on a dit cela, on souscrit généralement à ce qui est appelé le naturalisme, c’est-à-dire l’idée que les sciences naturelles, les sciences de l’homme sont en continuité, que les sciences humaines (psychologie, sociologie, philosophie) doivent employer les mêmes méthodes que les sciences naturelles. Il y a plusieurs définitions du naturalisme, mais nous choisirons celle-ci.

Par ailleurs, nous pouvons nous interroger sur la limite de la pertinence de la biologie évolutive pour les sciences humaines et sociales. Cela ne signifie pas que nous sortirions du naturalisme. D’autres types de biologie ou de sciences naturelles sont pertinents pour les sciences humaines. Je parle ici de la pertinence de la biologie évolutive pour les sciences humaines.

Comme vous le savez, deux grandes thèses darwiniennes cohabitent :
-  l’arbre de vie, l’évolution, une parenté phylogénétique entre espèces ;
-  la sélection naturelle serait l’explication majeure de l’arbre de la vie, de la diversité et de l’adaptation des vivants.

La première thèse justifie le naturalisme. L’humain n’étant pas une espèce à part, il n’y a aucune raison qu’il ne partage pas une grande partie de ses propriétés avec les autres espèces, dont il descend. Par la suite, la sélection naturelle va expliquer un certain nombre de propriétés humaines. Je vais aborder ce sujet, très vaste. Toutefois, je ne vais pas l’embrasser dans son intégralité. Je vais seulement me concentrer sur certains points, ayant fait question au cours des 20-30 dernières années et qui me semblent intéressant pour un philosophe en général, pas forcément une philosophie des sciences et/ou de la biologie.

Je vais aborder en premier lieu la coopération et l’altruisme, puis la psychologie, avant d’aborder l’évolution culturelle. Enfin, je conclurai par un problème philosophique : que pouvons-nous dire de la notion de nature humaine, sachant qu’il existe déjà une controverse extrêmement intéressante sur ce point dans le cadre de la biologie de l’évolution ?

Le problème de la coopération réside dans la conception des darwiniens, qui seraient libéraux, favorables à la compétition, le darwinisme social, etc. Dans les clichés sur l’univers darwinien, on considère que les forts mangent les faibles. De l’autre côté, il y a la coopération, où les individus sont gentils les uns avec les autres. Depuis les années 70, la coopération et l’altruisme constituent un territoire énorme de la biologie de l’évolution. La question elle-même reste très intrigante. En effet, l’altruisme est une énigme du point de vue de l’évolution, pourtant il y a énormément de ce que nous pourrions appeler intuitivement altruisme dans la nature biologique.

Il y a les cas extrêmement connus des antilopes qui sautent en l’air dans les troupeaux d’antilopes et celle qui coure « pour » prévenir les autres de l’approche d’un lion. Certains troupeaux de mammifères restreignent leur consommation, comme s’ils espéraient laisser quelque chose pour les générations futures. L’exemple le plus criant reste les castes stériles chez les insectes, comme les abeilles ou les fourmis, qui, au lieu de faire des enfants pour elles, travaillent pour la reine et ne font pas d’enfants.
Vous remarquerez une autre gamme d’exemples, qui concernent de l’altruisme entre espèces. Ainsi, il existe une symbiose entre les termites et la cellulose. Les champignons décomposent la cellulose pour les termites, qui ne peuvent pas la digérer. Les cas de mutualisme entre plantes, pollinisateurs, etc. sont nombreux.
Ces cas sont d’autant plus étranges, car celui qui fait tout pour lui, pour sa reproduction et rien pour les autres, devrait gagner au regard de la stricte sélection naturelle. Or, visiblement, il ne gagne pas. Je souligne ce paradoxe, qui ressemble beaucoup, en biologie évolutive au paradoxe du sexe. La plupart des espèces sont à reproduction sexuée. L’arrivée d’espèces à reproduction asexuée constitue en général un cul-de-sac évolutionnaire, qui ne dure pas longtemps. Pourtant, une femelle asexuée dans une population peut transmettre 100 % de ses gènes. Elle envahirait la population assez vite mathématiquement parlant. Or, ce n’est pas le cas.

En ce qui concerne la coopération et l’altruisme, en général, on prend un trait spécifique, qui peut être un comportement, comme le fait de travailler pour les autres et de ne pas avoir d’enfants chez les insectes. Cela peut être très abstrait. Dans une espèce d’arbres, il y a des individus à petites feuilles et à grandes feuilles. Ceux qui ont des petites feuilles laissent passer la lumière pour les autres. Ceux qui ont de grandes feuilles captent la lumière et les autres n’en ont pas. Vous pouvez donc décrire ceux, qui ont de petites feuilles comme altruistes et ceux qui ont de grandes feuilles comme égoïstes.

Altruisme et égoïsme renvoient dans ce cas à des termes techniques, qui doivent être compris dans le cadre d’une analyse coûts-bénéfices. Les actions présentant un bénéfice pour les autres relèvent de la coopération. Parmi celles-ci, on en distingue, qui représentent un coût pour l’acteur, par exemple pour une abeille ne pas avoir de descendants. Cela relève de l’altruisme. En revanche, dans le mutualisme ou la symbiose entre 2 espèces, la fourmi patrouille sur la plante et la protège de diverses maladies, ce qui est bénéfique à la plante. En même temps, elle mange dans la plante, ce qui est bon pour elle. Ainsi, il y a un bénéfice pour la plante et pour l’insecte. A contrario, dans le cas de l’abeille qui ne fait pas d’enfants et qui travaille pour les autres, il y a un bénéfice pour les autres et un coût pour elle.

De plus, quand nous parlons ici d’altruisme ou d’égoïsme, il s’agit bien d’une conception biologique. Le coût et le bénéfice se mesurent en termes de fitness, c’est-à-dire de nombre de descendants. Cette conception est très différente de l’altruisme psychologique. Dans le monde humain, une personne très riche, qui dépense beaucoup sans avoir d’enfants, ne constitue pas un modèle d’altruisme psychologiquement. En revanche, il sera un modèle d’altruisme biologiquement. Il y a donc bien un écart conceptuel entre l’altruisme psychologique et l’altruisme biologique. Ce dernier est défini en matière de conséquences, mesurées en termes de fitness. L’altruisme psychologique est généralement conçu en termes d’intentions.

Le problème de l’altruisme réside dans le fait que la sélection joue sur l’individu. La sélection n’est pas du tout bonne pour l’espèce. Celle-ci ne s’intéresse pas à l’espèce, dont le bien se situe sur le long terme, alors que la sélection n’agit pas à long terme. Il y a une controverse assez célèbre dans ce champ. Wynne Édouards était un écologue, qui avait l’idée qu’il existait une sélection de groupe. Ainsi, quand un troupeau d’ovins ne mangeait pas tout le champ, mis à disposition, cela devait provenir d’une sélection au niveau du groupe. Williams, un autre biologiste évolutionniste, a écrit un ouvrage assez connu Adaptation and natural selection, où il explique que tout ce qui ressemble à une adaptation au niveau du groupe peut s’expliquer par une adaptation au niveau des individus. Les groupes rapides sont sélectionnés contre les groupes lents, car ils sont constitués d’individus rapides. Pensez maintenant à l’antilope, qui saute pour prévenir les autres qu’elle a vu le lion. En sautant, elle augmente ses chances d’être mangée, alors qu’elle pourrait discrètement prendre la fuite, mais en même temps elle prévient les autres, qui partent dans tous les sens. Une interprétation considère que l’antilope saute pour montrer au lion qu’elle saute très haut et qu’elle court donc très vite et qu’il n’arrivera pas à l’attraper, qu’il ferait mieux de s’attaquer à une autre antilope. Ce réflexe serait beaucoup moins altruiste.
Un certain nombre de solutions ont été proposées, définissant le cadre d’études de l’altruisme et de la coopération depuis une vingtaine d’années. Hamilton (1964) est un biologiste de l’évolution, qui a formulé ce qu’on appelle la règle de Hamilton, la loi d’airain de toutes les personnes travaillant sur l’évolution et la coopération. Il a eu l’idée géniale de regarder au niveau du gène. La sélection ne devrait pas sélectionner ceux qui sauvent les autres, mais si les autres sont des membres de votre famille, avec qui vous partagez des gènes, en les sauvant, vous augmentez très probablement le nombre de gènes que vous allez laisser à la génération suivante. Les actions altruistes peuvent évoluer si le coût qu’elles représentent pour l’individu, qui les entreprend, est moins élevé que le bénéfice pour l’autre moyennant la parenté génétique. Les actions altruistes envers les autres sont avantageuses pour l’individu. La notion de parenté est au centre de cette théorie, qu’on appelle théorie de la sélection de parentèle.

L’autre approche importante renvoie à l’idée que l’altruisme permet de trouver un bénéfice égoïste à ces actions pour autrui. On peut trouver un bénéfice plus tard dans le temps. Ainsi, des individus interagissant souvent ensemble, rencontreront de nouveau ceux qu’ils ont aidés et jouiront d’un bénéfice en retour. Dans ce cas, il est extrêmement avantageux d’être altruiste. L’exemple type se trouve dans les petits poissons, qui lavent les gros poissons. Les gros poissons prédateurs ont les dents, qui pourrissent assez vite. Il est donc très avantageux pour eux d’avoir de bonnes dents. Il est donc bon pour eux que des poissons viennent manger dans leurs dents, et donc les leur laver. En même temps, l’avantage pour ces petits poissons est qu’ils ne sont pas mangés par les gros prédateurs. Ce processus fonctionne du fait de la régularité des fréquentations entre espèces.

Ce fonctionnement a été généralisé dans la théorie des jeux, qui montre que, si vous rencontrez souvent les mêmes individus, vous présenterez des stratégies dans vos interactions. On montre que la stratégie dominante est celle qui commence par coopérer avec l’autre, puis qui s’adapte à son comportement ne reproduisant ce qu’il a fait. Toutefois, cette stratégie est sans mémoire. Je n’entre pas dans le détail.
Une dernière théorie s’apparente à la théorie de Darwin. Les populations sont généralement structurées en groupes. Deux forces antagonistes s’opposent : d’une part à l’intérieur d’un groupe, il vaut mieux être égoïste – en effet, l’altruiste à l’intérieur du groupe ne profite pas les actions des autres. En revanche, si nous considérons que l’altruiste est représenté par un soldat brave, toujours prêt à aller au combat et l’égoïste par le lâche déserteur, l’égoïste survit certes plus longtemps dans son groupe que le courageux, mais dans le cadre de compétition entre groupes, une armée composée de lâches déserteurs partira battue. L’armée composée de braves gens, qui se sacrifient, gagnera. De ce fait, dans la compétition entre groupes, plus le groupe compte d’altruistes, plus il gagnera.

Darwin avait cette idée en tête. Dans les années 70, George Price, ingénieur de formation, qui s’est intéressé à la biologie et a publié 2 articles fondamentaux, a défini une équation, censée capturer le changement évolutif d’une manière générale. (pour la petite histoire, Price est devenu mystique, totalement altruiste. Il aidait les sans-abri dans sa maison. L’un d’entre eux l’a dépouillé. Il a sombré dans la dépression et s’est suicidé.)

Cette équation, si on la développe un peu, est censée capturer le mécanisme de l’altruisme selon la dernière théorie dont je viens de parler.

Chez l’humain, il n’est pas possible d’appliquer la théorie de la sélection de parentèle intégralement, car la compétition entre humains a lieu entre personnes qui ne sont pas de la même famille. De même, la théorie du requin et du petit poisson n’est pas applicable non plus. En effet, les individus peuvent coopérer même avec des personnes qu’ils ne reverront jamais. Il n’y a donc aucune interaction répétée. Certains chercheurs soulignent l’importance de la réputation. Un certain nombre de scénarios ont été définis, afin de comprendre les motivations de cette coopération entre personnes non apparentées entre personnes, qui ne se reverront jamais.

Dans ce contexte, la sociobiologie a été instaurée, dans les années 70, par des biologistes comme Edmund Wilson, dans le but d’utiliser un type de raisonnements darwiniens pour comprendre les comportements humains. Une importante controverse est née de cette démarche, car certains s’insurgeaient sur la volonté d’étudier les comportements des hommes comme ceux des fourmis par exemple. De ce fait, la sociobiologie a très vite eu mauvaise réputation. Ainsi, dans les années 80, une autre discipline est apparue, la psychologie évolutionniste, qui s’intéresse à la cognition humaine de manière complètement darwinienne, comme une somme d’adaptations à l’environnement.

Or, pour que l’évolution marche, il faut la considérer sur une très grande période. Ainsi, cette science s’intéresse à l’environnement humain très lointain. Leur slogan est le suivant : « l’homme a le cerveau d’un homme des cavernes dans un crâne contemporain ». Cette psychologie est modulariste. Cela signifie que chaque fonction cognitive marche séparément des autres, comme le fonctionnement d’un ordinateur, utilisant une somme de logiciels. Cette théorie est aussi adaptationniste. En effet, les bases de nos conceptions sont des effets de la sélection naturelle. Pourquoi avons-nous peur des serpents ? À l’époque des hominidés, il y avait beaucoup de serpents et il était avantageux pour l’homme de prendre la fuite dès qu’il voyait un serpent. Ainsi, nous avons des craintes irrationnelles, qui font que nous avons peur des serpents et non des voitures, alors que le taux de mort par les voitures est bien plus élevé que le taux de mort par les serpents. (L’animal qui objectivement tue le plus d’humains, est le moustique). Nos croyances sont complètement irrationnelles, car elles ne sont pas fondées par la science, mais par l’environnement préhistorique, où s’est déroulé le processus d’hominisation.

Il existe plusieurs applications de cette psychologie. Certains affirment que la religion est très répandue dans l’espèce humaine, car celui qui avait l’impression d’être surveillé en permanence, dans des groupes extrêmement solidaires, avec des degrés de punition assez forts dès que vous excédiez la norme, respectait toujours la norme et donc minimisait ses chances d’être sévèrement puni. C’est une explication de l’origine de la religion (même si en réalité elle est beaucoup plus complexe que ce que je viens d’en dire).

Je trouve intéressant que, si vous êtes darwinien, les choses sont souvent présentes du fait de la sélection naturelle, donc ici comme réponse à des demandes environnementales. Si vous vous demandez comment fonctionne l’esprit humain, il faut savoir à quel environnement la sélection l’a adapté. Pour dire vite, plus votre environnement est complexe et change souvent, plus il est avantageux d’être intelligent. Quel est l’environnement assez complexe pour susciter quelque chose d’aussi complexe que l’intelligence ? C’est l’environnement social, où vous essayez d’anticiper les actions des autres, puis comment ils vont anticiper vos anticipations, etc. La complexité monte assez vite. Une des thèses de psychologie évolutionniste, la machiavelian intelligence, vise à considérer que l’intelligence humaine est une adaptation pour manipuler les autres.

Ma conclusion est que la psychologie évolutive affirme avoir une science de la nature humaine. Il y a beaucoup d’objections philosophiques, surtout au XXe siècle, contre l’idée de nature humaine. Tous les philosophes ont eu tendance à souligner que l’humain n’était pas le reflet de la nature, mais plutôt d’une certaine négativité en action. Il est intéressant ici qu’il y ait une objection fondée sur la biologie, soulevée par le philosophe David Hull, dans les années 80, en particulier liée à la question des droits des minorités homosexuelles, des femmes, etc. Cette idée revenait à souligner qu’une population –si vous êtes darwinien - est constituée d’individus, qui varient. Par définition, vous n’allez pas être en mesure de trouver une propriété commune à tous les individus. S’il n’y a pas de propriété spécifique, impliquant une appartenance à l’espèce, il n’y a pas de nature humaine, d’essence de l’homme. S’il n’existe pas de nature humaine, il n’est pas possible de qualifier l’homosexualité de contre nature, etc.

Un débat philosophique a été posé par cette réflexion. Que faut-il entendre par nature ? Certains essaient de répondre à David Hull en soulignant que la nature pourrait ne pas être liée à des propriétés essentielles, mais plutôt à des régularités partagées, etc.

Je m’arrête là. Excusez-moi d’avoir été un peu long.

Applaudissements

Thierry HOQUET : Cette intervention était quelque peu charnière, puisque nous allons aborder l’anthropologie plus directement ensuite.

Éric LAPIE : Il me semble très difficile d’aborder ces questions auprès de nos publics. Nous avons l’impression qu’en rendant compte de tout cela, nous oscillons entre des éléments relevant de l’hérédité étendue et d’autres relevant de la transmission culturelle, ou du libre arbitre des êtres humains.

Philippe HUNEMAN : Je ne comprends pas complètement la question. Je présente un panorama de choses qui se font. Je ne dis pas que tout doit être validé par le comité scientifique ou que je reprends tout cela à mon compte. Je trouve ces « applications intéressantes de l’idée darwinienne ».

Certaines théories supposent une certaine part d’hérédité biologique. Je voulais parler de cela en abordant l’évolution culturelle. Des théoriciens darwiniens durs vont considérer que toute notre culture n’est qu’un effet des gènes, venu d’une lointaine évolution. Cependant, d’autres visions darwiniennes sont moins liées à l’hérédité génétique et biologique. Vous avez par exemple la vision de Dawkins, qui est assez connue, la vision des « mèmes », L’idée de base considère que l’évolution par sélection naturelle relève logiquement d’un processus plus large de la biologie, car elle est présente dès que vous avez des propriétés variables, héritables, quel que soit le mécanisme d’hérédité et que par ailleurs, ces propriétés donnent à leurs porteurs des chances supérieures de se reproduire. C’était la position du généticien des populations Dick Lewontin pour justifier l’application de cette théorie en dehors de la biologie.

Logiquement, ces 3 facteurs suffisent pour produire une évolution par sélection naturelle. Sur l’évolution culturelle, par exemple sur la musique, des morceaux sont héritables, dans la mesure où une mélodie sera reprise par d’autres. Il en va de même pour les contes. Ils sont héritables, transmis d’individu en individu, avec une variation. L’idée est que certains vont se diffuser plus que d’autres, en fonction de leurs propriétés. Il y a donc une compétition entre tous les morceaux de musique, mais également entre les idées. L’idée catholique a par exemple bien marché. D’autres idées, nées à la même époque, ont moins bien marché. Vous trouvez ici de l’évolution par sélection naturelle sans hérédité biologique.

Mais attention, cela soulève de vraies controverses, dans la mesure où certains considéreront que cela ne relève pas du tout de l’hérédité. Le schéma darwinien est bien plus large que le simple concept d’hérédité biologique ou génétique.

Thierry HOQUET : L’évolution culturelle peut exister sans parler de la nature humaine. En effet, dès que nous abordons la question de la nature humaine, des enjeux concernant notamment le libre arbitre, etc. se posent. Tu réponds donc que les schèmes darwiniens peuvent s’appliquer à l’évolution des idées, de la culture, de la musique, etc. C’est une extension du schéma darwinien à des items culturels, donc pas directement biologiques.

Philippe HUNEMAN : Oui, pas directement biologiques, ils s’y appliquent.

Éric LAPIE : Est-ce que ces schémas ne seraient-ils pas plus darwiniens que les autres, dans le sens où Darwin ne connaissait pas du tout les gènes ?

Philippe HUNEMAN : C’est possible. Je ne sais pas du tout. Je pense qu’il est intéressant de s’interroger sur l’application de schèmes darwiniens parallèles ou les articuler, etc.

Auditeur : Au niveau de la sélection naturelle, au début du XIXe siècle, il y a eu une forte population d’une espèce de papillons blancs, qui se sont développés autour des usines.

Philippe HUNEMAN : Le mélanisme industriel.

Auditeur : C’est le terme que je cherchais. Est-ce que les changements de conditions de l’environnement, qu’ils proviennent de l’homme ou d’autre chose, peuvent avoir un effet sur la sélection naturelle et sur le développement d’une espèce au détriment d’une autre ?

Philippe HUNEMAN : Complètement. Les changements d’environnements impliquent des changements de pressions de sélection. L’un des cas les plus étudiés en ce moment est le changement climatique. Un certain nombre d’espèces de papillons vivant à une certaine altitude dans les Alpes ressentent le réchauffement climatique et doivent vivre plus haut en altitude pour retrouver de bonnes conditions climatiques.

Dominique GUILLO : J’aimerais rebondir sur le débat précédent concernant l’évolution culturelle. En effet, je travaille davantage sur ce point que sur la représentation de l’évolution. Depuis 40 ans, il y a beaucoup de débats sur la question de l’hérédité culturelle ou biologique. Comme vous l’avez souligné, 2 grands courants s’opposent. Certains sont darwiniens au sens où ils pensent que la culture n’est presque rien et que tout est dans les gènes. D’autres darwiniens appliquent le concept par analogie en expliquant que les idées se comportent comme les gènes. Or, depuis 30 ans, nous nous sommes rendu compte que la sélection naturelle distingue les causes de la variation et les raisons, qui font qu’un trait est sélectionné. Ces 2 points sont totalement indépendants.

Or, dans la culture, ce n’est pas le cas. Si je choisis la musique de Lady Gaga, je réalise en même temps la réplication et la sélection, alors que la réplication est une propriété de l’ADN dans la nature et la sélection est une propriété de l’environnement, à travers les individus. Certains sont très darwiniens en considérant que tout est inné chez l’être humain. D’autres le sont également en soulignant que l’humain ajoute une couche d’évolution supplémentaire, qui reprend tout, jusqu’à nous amener à des actions désavantageuses d’un point de vue darwinien biologique pour nous. L’exemple souvent cité de cultures, où on mange la tête de celui qu’on a chassé, ce qui aboutit à une encéphalite spongiforme. Des débats restent ouverts entre l’évolution culturelle et l’évolution biologique.

Philippe HUNEMAN : Je suis totalement d’accord. Toutefois, il est très difficile de concevoir l’évolution technologique en étant darwinien. Ainsi, les fabricants de voitures proposent différents modèles, dont certains vont se vendre mieux que d’autres, alors qu’aucun ne va produire de véhicule qui ne roule pas du tout - on ne fait pas des modèles de voiture au hasard. La variation est effectivement dirigée. Les ingénieurs construisent des produits, qu’ils espèrent vendre un jour.

Il y a 2 réponses :

  • l’une consiste à dire que même avec une variation dirigée, la sélection joue un rôle ;
  • la seconde consiste à dire que les ingénieurs produisant des 4 chevaux cubiques ont été éliminés par la sélection naturelle. Ils se sont retrouvés au chômage. Donc il y a eu en-deçà un mécanisme d’évolution par sélection naturelle strictement darwinien, qui produit des gens qui font des variations culturelles relativement dirigées.

Thierry HOQUET : Merci beaucoup Philippe.

La parole est à Régis Meyran, anthropologue à l’université de Nice Sophia-Antipolis.

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